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Cette nouvelle, bien que pouvant se lire de manière autonome, constitue la deuxième partie de la saga "L'odyssée des berceaux". "Le test" en est le cinquième chapitre.

 

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TERRA SPERA

Chapitre 2 - Le test

 

 

 

Deux heures plus tard, ces préconisations ont été adoptées au plus haut niveau, y compris par le Grand conseil et son président, Monin Prajin.

Eléonore Prajin s’empresse de retrouver Vedien, son compagnon. Elle lui jette un regard noir et le tire à l’écart.

-         Mon père m’apprend que tu vas partir tout seul en expédition sur cette planète. Tu m’avais promis que vous seriez au moins deux. C’est de la folie ! Comment peux-tu m’imposer ça ? Tu es sans cœur !

Vedien la serre dans ses bras et lui parle doucement.

-         Je n’ai pas d’autre choix. Il y a des risques, je ne le nie pas, mais ils sont tout à fait raisonnables. Je reviendrai sain et sauf. Je te le promets. Alors, s’il te plaît, fais-moi confiance.

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Vedien est seul à bord de la navette. Il a réussi à convaincre les instances dirigeantes qu’il est préférable qu’il en soit ainsi : il est inutile d’exposer d’autres scientifiques. En cas de problème, son exosquelette, tout comme la navette peuvent être télécommandés depuis le vaisseau spatial.

Il s’éloigne doucement du berceau. La conception de cette navette d’exploration lui offre une vue à 360° et les vitres biseautées, en haut et en bas, réduisent fortement les angles morts, un peu comme les tours de contrôles des aéroports visibles dans les archives terriennes. Il ne s’est pas encore habitué au gigantisme du vaisseau : c’est une véritable ville volante. Vu de l’espace, le niveau dédié à la passerelle de pilotage et aux laboratoires paraît minuscule. En tournant la tête, il admire le spectacle des huit autres vaisseaux de l’escadrille alignés sur l’orbite géostationnaire. C’est la première fois qu’ils sont suffisamment proches pour être visibles à l’œil nu.

A l’approche de l’atmosphère, la baie vitrée est occultée par un blindage thermique qui se ferme comme l’iris d’un objectif photo. L’ordinateur optimise l’angle de pénétration pour limiter l’échauffement tout en réduisant progressivement la vitesse de la navette. Il fait ainsi un tour complet de la planète. Un sentiment de conquérant l’envahit lorsqu’il examine les images retransmises par les caméras holographiques qui filment en permanence la planète en vue d’une exploitation ultérieure par les analystes.

La programmation du navigateur est parfaite. L’engin se pose en douceur sur l’espace dégagé identifié par les sondes de reconnaissance, à proximité immédiate des vestiges probables de rivière. Les volets de protection thermique s’escamotent et Vedien bénéficie d’une vue panoramique sur un paysage aride. Il ouvre un canal de communication holographique avec le berceau. En réalité, il sait que ces images seront retransmises en direct auprès de tous les vaisseaux et auront une place de choix dans la mémoire collective et les archives électroniques. Il se redresse, se force à afficher un sourire confiant, affermit sa voix puis improvise.

-         Premier rapport de la mission d’exploration en surface. Tous les indicateurs sont au vert. Localisation et paramètres conformes. Confirmation de la non toxicité de l’atmosphère et d’une présence suffisante d’oxygène. Pour la première fois depuis notre départ de la Terre, après un voyage de 41 générations standard, un homme a quitté l’espace pour se poser sur la surface d’une planète potentiellement habitable. L’espoir n’était donc pas vain. C’est pourquoi je propose de baptiser cette planète « Terra Spera», la « Terre de l’espoir » dans l’antique langue latine.

A peine ses mots sont-ils prononcés qu’un tonnerre d’applaudissement se déchaîne sur la passerelle comme dans tous les vaisseaux. Submergé par l’émotion, Vedien abrège la conversation avant que des larmes ne lui montent aux yeux.

-         Démarrage de la deuxième phase : exploration par le Bipède Télécommandé. Fin de communication.

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Le BTE est équipé de caméras et de multiples senseurs le transformant en véritable engin d’observation. Il parcourt le sol poussiéreux de la planète. Le paysage ressemble à un désert montagneux, un peu comme celui du Sinaï autour duquel se sont développées les premières civilisations sur Terre. Peut-être un bon présage ? A quelques mètres des caméras, une étendue parfaitement nivelée se forme rapidement. Un caprice de la nature ? Des grains de sable se déplacent comme poussés par un vent très localisé. Une ligne courbe se forme. Un autre trait apparaît, puis un troisième. Vedien croit rêver. C’est un croquis d’une incroyable précision qu’il a devant les yeux, pas un dessin aléatoire. Devant le BTE, la reproduction stylisée de l’exosquelette occupe la moitié de la surface plane. Il reste un moment indécis. Il a besoin de réfléchir : il doit y avoir des êtres pensants sur cette planète. La nature aurait pu par un effet de miroir montrer le reflet de l’explorateur mécanique, mais pas épurer le dessin avec ce talent. Il en est encore à formuler des hypothèses quand des alarmes se déclenchent sur le module de téléguidage. Un servomoteur est signalé en anomalie, puis un deuxième. Vedien engage une marche arrière à l’aide du joystick. Mais le robot répond maladroitement. Il recule d’un pas, il titube au deuxième et tombe sur le dos au troisième. L’un après l’autre tous les voyants passent au rouge avant de s’éteindre. La communication radio est rompue.

Il doit y avoir une explication rationnelle. Elle effleure sa conscience sans qu’il parvienne à l’expliciter. Il ouvre un nouveau canal de transmission 3D.

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Depuis la passerelle, Eléonore a suivi avec anxiété l’entrée dans l’atmosphère de la navette jusqu’à la déclaration historique de Vedien. L’exploration par le BTE ne mettant pas directement la vie de son compagnon en danger, elle est retournée se reposer une heure ou deux dans leur appartement. Mais elle n’arrive pas à se détendre. Elle est parfaitement éveillée quand l’hologramme miniature de Vedien apparaît sur leur poste privé de communication.

-         Vedien ! Je ne sais pas pourquoi il a fallu que je tombe amoureuse de toi ! Tu fais toujours de ton mieux pour me donner des cheveux blancs.

-         Mais c’est  pour ça que tu m’aimes ! Et tu sais que je te reviens toujours…

-         Chenapan, quand cette exploration sera finie, tu me devras deux semaines de vacances, que toi et moi, sans aucun contact avec le labo.

-         Accordé ! En attendant, dis-moi, qu’as-tu suivi de l’exploration ?

-         J’ai quitté la passerelle juste après ton atterrissage. J’avais besoin de me remettre de mes émotions avant ta sortie hors de la navette.

Vedien lui résume la sortie du bipède jusqu’à la rupture des signaux.

-         Ainsi, synthétise Eléonore, un être - ou des êtres - doué d’intelligence a dessiné on ne sait comment le croquis du BTE dans le sable, puis a attendu un moment avant de le saboter.

-         Eh ! Tu vas un peu vite en besogne : j’ai simplement constaté un temps de latence entre le dessin et les défaillances de l’exosquelette. Ça peut n’être qu’une coïncidence, une défaillance  de l’exosquelette liée à l’environnement sableux par exemple.

-         Réfugie-toi dans ta rigueur scientifique tant que tu voudras, mais quand je t’écoute, la chronologie est limpide. Les autochtones ont pris contact via le dessin, ont attendu une réponse, et ne l’ayant pas reçue, ils se sont attaqués à l’intrus.

Vedien réfléchit. Toute sa formation scientifique se rebelle, mais son intuition lui dit qu’Eléonore tient la solution. Et puis, le principe du rasoir d’Ockham ne dit-il pas que les hypothèses suffisantes les plus simples sont les plus vraisemblables ?   

-         Tu es prête à me faire une nouvelle fois confiance ?

-         Toujours, même si tu vas finir par me donner un ulcère !

-         Alors voilà : je voudrais que tu transmettes ce que je vais te dire à ton père et au Conseil scientifique. Je veux réagir tout de suite, avant que l’espèce pensante de cette planète ne quitte les lieux ou, pire, ne perde patience.

-         Je t’écoute.

-         Le moment est arrivé de tester l’exosquelette et la combinaison à gravité compensée en conditions réelles. Si tu as raison, je crois avoir la solution. Si tu as tort, je vais accrocher un câble à ma ceinture, relié à la navette. En cas d’urgence, la passerelle n’aura qu’à utiliser le treuil pour me ramener à la navette puis à prendre à distance les commandes de cette dernière pour me ramener au berceau.

Eléonore sent des larmes d’inquiétude monter aux yeux. Elle affiche un sourire confiant, tout en sachant que Vedien n’est pas dupe, et lui envoie des baisers avant de couper la communication pour se rendre au laboratoire tout proche.

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Vedien marche à proximité du vaisseau. Il fait attention à ne pas emmêler le câble. Il ne s’éloigne pas trop au cas où un rapatriement d’urgence soit nécessaire. S’il ne s’est pas trompé, il est inutile d’aller plus loin de toute façon. Il vérifie les servomoteurs. Tout marche parfaitement, il se déplace avec aisance, sans effort, y compris pour tourner les poignets ou la tête. Il se penche sur le côté. Un système électronique l’empêche de tomber, bloquant ses mouvements avant qu’il ne soit en déséquilibre incontrôlé. Les chercheurs ont vraiment bien travaillé ces dernières semaines et encore plus ces derniers jours. S’ils colonisent cette planète, il ne faudra plus beaucoup de recherche pour offrir à chacun une combinaison efficace et confortable. Pour ce prototype d’exploration, de nombreux équipements complémentaires ont pu être intégrés, en accentuant légèrement le réglage des compensateurs de gravité.

Il revient sur ses pas. Comme il s’y attendait, une surface plane s’est formée là où le sol était irrégulier quelques minutes plus tôt. Il s’arrête. Bientôt des traits se forment sur la moitié de la zone dégagée. Il reconnaît sa combinaison, dessinée dans le même style épuré. Mais cette fois-ci son visage derrière la visière et le filin qui le relie à la navette sont aussi représentés.

Vedien s’approche de la partie vierge et s’accroupit. Il se penche en avant et s’apprête à dessiner en passant son doigt dans le sable. Il s’inspire d’une image de la Terre, sa planète d’origine qu’il ne connaît que par des films et des photos. Il pense à une plage avec des cocotiers qui le fait rêver depuis qu’il est tout petit. Mais cette planète est si aride. Comment pourraient-ils comprendre de quoi il s’agit ? Il se ravise et sort de sa combinaison un compas à pointes sèches. Il trace un cercle, puis une rosace dans le cercle. Il attend. Rien ne se passe pendant dix secondes, puis la surface s’étend plus largement, comme une invitation à poursuivre. Il trace un nouveau cercle, puis un homme nu dans le cercle, comme l’œuvre célèbre de Leonard de Vinci. La surface s’élargit encore, l’encourageant à poursuivre. A court d’idée, il dessine sa navette. Une autre surface nivelée encore plus grande se forme. Il dessine le vaisseau-ville tel qu’il l’a vu quelques heures plus tôt à travers la baie d’observation. Il se redresse et regarde l’ensemble des dessins. Les traits s’estompent. En quelques secondes le sable a tout recouvert. Mais une ligne se forme juste devant lui… Il avance d’un pas. La ligne se prolonge d’autant comme une invitation à la suivre. Elle l’attire vers les collines.

Tout en suivant la ligne, Vedien utilise les commandes vocales intégrées à son casque. 

-         Ouverture d’une liaison radio avec la passerelle

-         Liaison radio opérationnelle, répond une voix synthétique dans son casque.

-         Passerelle, vous m’entendez ?

-         Professeur Nobil, nous vous recevons net et clair.

-         Mettez-moi en communication audio avec le Président Prajin.

-         Professeur, je vous écoute. Les membres du Conseil scientifique aussi.

-         Vous avez vu ce qui s’est passé.

-         Tout à fait. Les caméras intégrées à votre combinaison ont transmis les images de vos exercices picturaux.

-         Je pense qu’il s’agit d’une épreuve permettant aux êtres pensants de cette planète de vérifier le degré d’intelligence des intrus et la manière dont ils réagissent. Il me tarde de découvrir à quoi ils ressemblent maintenant que le contact est établi. Je vais donc suivre la ligne. Mais pour cela je suis obligé de décrocher le filin qui me relie à la navette.

-         C’est trop dangereux ! s’exclame le président Prajin.

-         Nous n’aurons pas d’autre occasion. S’ils me voulaient du mal, ils se seraient déjà attaqués à tous les servomoteurs, comme avec le BTE.

-         Vous êtes le mieux placé pour prendre la décision finale. Nous vous renouvelons pleinement notre confiance.

-         Fin de communication.

 

A suivre

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