lab

 

 

Ce texte a été présenté - et non retenu - pour le Prix René Barjavel décerné au cours du festival "Les intergalactiques de Lyon" le 27 octobre 2013.
Le thème imposé était "L'homme augmenté".

 


Cette nouvelle, bien que pouvant se lire de manière autonome, constitue la deuxième partie de la saga "L'odyssée des berceaux". "Le laboratoire" en est le quatrième chapitre.

 

* * * * *

TERRA SPERA

Chapitre 1 - Le laboratoire

 

Dans la grande salle du laboratoire règne une ambiance des plus studieuses. Les spécialistes décortiquent les données transmises par la sonde envoyée à proximité d’HD1887, la planète convoitée qu’ils atteindront dans moins de trois mois.

Selon un rituel maintenant bien établi, le professeur Vedien Nobil, président du Conseil scientifique, vient perturber cette atmosphère en s’exprimant d’une voix forte qui ne souffre aucune contestation.

-         Mesdames et messieurs, votre attention s’il vous plaît. Que chaque responsable de secteur recueille les derniers éléments de ses collaborateurs. Je les attends dans quinze minutes en salle de réunion.

Aussitôt, les ingénieurs se regroupent selon leur spécialité. Un joyeux brouhaha remplit la pièce. Bien sûr, la synthèse des travaux pourrait se faire par écrit, mais Vedien veut laisser sa place à l’oral, permettant ainsi à chacun de s’exprimer et favorisant en conséquence la recherche d’un consensus scientifique que le responsable transmettra ensuite au Conseil. Cette méthode a fait ses preuves. Elle permet d’allier les compétences personnelles de chaque chercheur, y compris les plus solitaires, avec la capacité d’innovation liée au travail en équipe.

 

Autour de la table, les visages sont à la fois souriants et tendus. Chacun sait l’importance de leurs travaux pour le million d’individus repartis sur les « berceaux », ces vaisseaux-villes qui voyagent en escadrille depuis tant de générations à la recherche d’une nouvelle planète à coloniser.

- Bien, messieurs, que peut-on dire à ce jour de notre Eldorado ?

- Les capteurs envoyés en surface donnent des températures variant de –20° à +45° Celsius, tout à fait dans les limites acceptables.

- L’analyse de l’atmosphère confirme que la teneur en oxygène, bien que faible, est suffisante. Par ailleurs la présence de molécules d’eau sous forme gazeuses est un indice encourageant.

- Cependant, les images prises en orbite ne montrent ni océan, ni rivière, ni surface glacée. S’il y a bien de l’eau à l’état liquide, ce doit être probablement en sous-sol. Nos analystes ont repéré quelques plissements de terrains, certes arides, mais qui semblent été créés par des cours d’eau aujourd’hui disparus, plutôt que par des mouvements de plaques tectoniques.

- En résumé, conclut Vedien, cette planète ne ressemble peut-être pas au paradis, mais elle reste candidate pour une éventuelle colonisation. Certains éléments viennent-ils à l’encontre de cette hypothèse ?

- Même si les données recueillies sont compatibles avec le développement de formes de vie, nous n’avons encore rien trouvé qui puisse le confirmer.

 

Le dernier scientifique à s’exprimer est le professeur Walter Manaron, un astro-physicien. Il a une place toute particulière dans la communauté. C’est lui qui a découvert cette planète potentiellement habitable, il y a un peu plus d’un an. Il avait alors été enlevé par la frange militariste de l’escadrille qui voulait garder secrète cette information pour faciliter leur prise du pouvoir. Il vouait une reconnaissance infinie à Vedien qui avait risqué sa propre vie pour le sauver.

 Depuis le début de la réunion, chacun avait remarqué son air sombre.

- Vous savez tous combien ce projet m’est cher. Cependant, nos derniers calculs m’obligent à davantage de pessimisme. Les données transmises par la sonde viennent contredire nos premières estimations basées sur le diamètre de la planète. Sa composition est beaucoup plus dense que prévu. Ainsi la gravité doit être au moins cinq fois plus élevée que celle de l’antique Terre. Un homme qui débarquerait sur cette planète serait aussitôt terrassé par son propre poids !

Un silence pesant envahit la salle de réunion. Ainsi, cette planète ne serait qu’un mirage ? Tous leurs efforts sont-ils définitivement vains ?

Au bout de la table, une femme tourne son crayon dans tous les sens. Elle ne parle que rarement dans ces réunions de debriefing. Bien que familiarisée avec le domaine scientifique, elle est historienne et archiviste.

- Chers collègues, je pense que nous sommes dans une de ces situations où il est nécessaire de prendre du recul par rapport au problème posé. Et je crois pouvoir vous y aider. Permettez-moi de vous raconter une histoire remontant à plusieurs siècles, au début de l’odyssée dans l’espace.

- Nous t’écoutons, Mylena, l’encourage Vedien.

- Dans les premières décennies qui ont suivi le départ de la Terre, la gravité des berceaux avait été progressivement abaissée jusqu’à 75% de celle d’origine. L’objectif, en diminuant le poids relatif des personnes et des objets, était d’économiser l’énergie nécessaire aux différents ascenseurs et moyens de transport et de levage du vaisseau, tout en abaissant les besoins énergétiques des personnes. Au début tout allait pour le mieux. Puis on a constaté une perte de la masse musculaire. Au fil des années, de nouvelles pathologies sont apparues, le taux de malformations à la naissance est devenu inquiétant. Sur recommandation du Conseil scientifique, le Grand conseil prit la décision de ramener progressivement la gravité dans le vaisseau à celle de la Terre.

Autour de la table, tous écoutent attentivement. Au fil du temps, l’histoire de l’odyssée a été négligée avant de disparaître totalement par la volonté de la faction totalitaire. Celle-là même qui a manqué de peu de prendre le pouvoir absolu. La mémoire collective s’est peu à peu effacée. On a été jusqu’à oublier l’existence de la majeure partie des milliers de salles qui composent le vaisseau. Neuf mois plus tôt, lorsque le complot a été déjoué, les renégats se sont regroupés dans le cinquième berceau qui leur était acquis. Mais ce dernier reste à la traîne des neuf autres vaisseaux de l’escadrille : un virus informatique, inoculé par Vedien dans leur système de navigation, réduit de 25% leur vitesse de croisière. Après leur fuite, l’exploration minutieuse du bâtiment a révélé un vaste complexe d’archives contenant non seulement des écrits et des bases de données informatiques, mais aussi de nombreux objets. Depuis, la majeure partie de l’équipe de Mylène dépouillent tous ces savoirs accumulés.

 

Tandis que la narratrice reprend sa respiration, un physicien l’interpelle.

- Chère consœur, je comprends bien que de nombreux siècles en arrière, nos prédécesseurs ont du faire face aux problèmes liés à une gravité trop basse, mais ici, nous sommes dans le cas inverse.

- Un peu de patience ! J’y viens : pour accompagner le retour à la gravité terrienne, de grands programmes de musculation furent mis en place avec l’appui de nombreux kinés spécialement formés. Les plus fragiles n’arrivèrent cependant pas à s’adapter et restèrent cloués dans leurs lits ou leurs chaises. Pour la première fois, la communauté scientifique fut sévèrement mise en cause. C’est alors qu’un chercheur conçut un appareillage permettant d’assister ces patients. En s’inspirant de l’observation d’insectes, il développa un exosquelette qui amplifiait mécaniquement les mouvements naturels. Il permit ainsi à ceux qui n’arrivaient pas à se remuscler de se mouvoir à la gravité normale en effectuant un effort musculaire moindre. Cet équipement s’enfilait comme une combinaison et ne nécessitait aucune intervention chirurgicale.

- L’idée est prometteuse. Vous avez des plans ou des descriptions qui puissent nous servir de bases ?

- Rien de tout ça. Mais j’ai beaucoup mieux !

 

L’archiviste appuie sur un bouton intégré à l’accoudoir de sa chaise et s’adresse à l’interface vocale du système informatique.

- Identification vocale. Professeur Mylène Pardise.

- Professeur Pardise, vous êtes bien identifiée.

- Recherche les artefacts archivés contenant la dénomination « exosquelette ».

Aussitôt, un écran informatique apparaît, incrusté dans la table de verre juste devant l’historienne, affichant une liste d’objets.

- Celui-ci, dit-elle, en pointant du doigt le deuxième de la liste. Affichage tridimensionnel au centre de la table.

Aussitôt, un hologramme en couleur se forme, tournant doucement sur lui-même.

- Nous avons retrouvé l’un de ces exosquelettes dans le complexe. Cette image est faite à partir des relevés que nous en avons pris. En couleur bleue, vous voyez l’apparence extérieure de la combinaison. En rouge, les composants métalliques cachés à l’intérieur de celle-ci qui constituent l’appareillage mécanique.

- Un véritable chef d’œuvre de simplicité et d’efficacité, s’exclame le professeur Mobius Lubranot, expert en robotique. Dire qu’il n’y a aucun composant électronique. En intégrant notre savoir-faire, nous tenons probablement la solution !

* * * * *

 

Dans la salle d’expérience, la pression est portée à 5,6 bars de manière à reproduire au plus près celle de la planète qu’ils atteindraient maintenant dans deux semaines.

Muni de la combinaison-prototype, Vedien évolue dans la salle avec une aisance remarquable en regard de son poids relatif qui dépasse maintenant la demi-tonne. L’opérateur zoome sur son visage. Ses traits sont tirés, comme si une main invisible tendait la peau vers le bas. Ses paupières sont à moitié fermées. A l’inverse, le bas des globes oculaires sont visibles. Le masque accolé à son visage ne suffit pas à compenser ces effets secondaires.

 Deux minutes plus tard, Vedien se débarrasse de l’équipement et rejoint la réunion quotidienne du Conseil scientifique. Il prend aussitôt la parole d’un ton solennel.

- 360 heures, nuits comprises, voici tout ce qu’il nous reste avant notre arrivée en orbite. Et nous ne sommes pas prêts. Professeur Lubranot, votre analyse ?

Au milieu de la table, l’image de l’exosquelette s’affiche, tournant doucement sur elle-même.

- Commençons par le positif. Les servomoteurs fonctionnent parfaitement. Ils accompagnent les mouvements naturels en prenant à leur charge 82% de l’effort. Ainsi, les muscles humains ne sont pas sollicités davantage que dans cette salle.

- Je confirme, le coupe Vedien. Maintenant que je m’y suis habitué, j’arrive presque à oublier l’appareillage, sauf quand je veux accomplir des gestes plus précis et complexes. Je suis alors vite gêné, je me sens balourd.

Sur l’hologramme, les différentes pièces se colorent du vert au rouge en passant par l’orange. L’expert en robotique reprend la parole.

- Sur cette représentation, nous avons fait apparaître les pièces qui subissent les plus fortes contraintes. Celles qui longent les os, colorées en vert, ne posent aucune difficulté. En revanche, les articulations arrivent fréquemment en butée. Au niveau des poignets, des chevilles, du cou et des épaules, le servomoteur est souvent obligé de se mettre en micro-veille pendant quelques dixièmes de seconde pour ne pas surchauffer.

- Vous avez certainement réfléchi à une parade…

- Nous avons un modèle expérimental qui permet des mouvements plus complexes comme ceux de torsion. En mettant toutes mes équipes dessus, nous devrions pouvoir l’adapter à l’exosquelette. Le risque de panne devrait être inférieur à 0,2%.

- Bien, reprend Vedien, passons maintenant aux problèmes secondaires.

 

Au centre de l’écran holographique, son visage tourne doucement, les traits tirés. Le docteur Emma Sagit demande un gros plan sur un œil zébré de rouge.

- Comme vous le savez, notre directeur-cobaye n’a jamais pu prolonger les expériences au delà de vingt minutes. Il est victime de multiples hémorragies sous-conjonctivales liées à des ruptures de petits vaisseaux sanguins. Il se plaint aussi de migraines. Ce ne sont ici que quelques symptômes parmi d’autres. Avec une différence de pression si importante, je crains que nous devions renoncer à toute exploration humaine de la surface. Ou alors, pas plus de 30 minutes.

La déception se lit sur tous les visages. Ayant découvert les premiers cette planète, ils se sont mis d’accord avec les autres berceaux pour être les premiers à en fouler le sol. Et cette première mission humaine semble devoir être ramenée à un aller-retour purement symbolique.

 

Après quelques minutes, Bastien Couron, physicien demande la parole.

- Il y aurait bien une solution, mais dans un délai aussi court, ce n’est peut-être pas réaliste.

- Exprime-toi, Bastien, l’encourage Vedien.

- Nous avons abandonné l’idée du scaphandre depuis que nous savons que l’air est respirable. Nous pourrions cependant envisager de mettre en œuvre un compensateur de gravité dans une combinaison semi-rigide que nous adapterions à l’exosquelette. Sur un plan théorique, nous savons le faire.

- Dans quel délai ?

- Un prototype peut être prêt dans les deux semaines restantes grâce aux pièces en stock. Mais il faudra attendre au moins un mois avant de pouvoir le dupliquer.

- Nous ne pourrons pas attendre autant. Le risque est trop grand que le berceau renégat arrive avant que nous ayons pris les mesures défensives nécessaires au sol. Professeur Lubranot, qu’en est-il du système de secours télécommandé.

- Il est testé et validé. Un opérateur peut prendre à distance les commandes de l’exosquelette et le guider à partir des images transmises par radio. Son objectif principal est de ramener l’explorateur à bord de la navette s’il perd connaissance.

- Bien, dans ce cas là, voici ce que je vais proposer au Grand conseil : nous concentrons nos efforts sur un seul prototype équipé de la combinaison semi-rigide avec compensateur de gravité intégré et des servomoteurs expérimentaux. Nous laissons en l’état l’autre prototype d’exosquelette qui pourra être utilisé en mode BTE : Bipède Télécommandé d’Exploration.

 

A suivre

Revenir au chapitre précédent : "La passerelle"

Lire le chapitre suivant : "Le test"

Aller au sommaire de la saga "L'odyssée des berceaux"