essaim

Voici donc la troisième et dernière partie de "Terra Spera", 

Bonne lecture !... Et n'hésitez pas à commenter pour dire ce que vous avez aimé et ce qu'il faudrait améliorer...

 

Cette nouvelle, bien que pouvant se lire de manière autonome, constitue la deuxième partie de la saga "L'odyssée des berceaux". "L'essaim" en est le sixième chapitre.

 

* * * * *

TERRA SPERA

Chapitre 3 - L'essaim

 

Sur les écrans de contrôle, chacun peut suivre la progression de l’explorateur. Le paysage est toujours aussi minéral. Mais une fois la ligne de crête passée, on distingue des plantes inconnues. Les téléopérateurs augmentent le zoom des caméras pour que les analystes puissent étudier les images. Ils chuchotent entre eux, montrent quelque chose à l’écran, améliorent la résolution de l’image,  échafaudent des hypothèses, confrontent à nouveau leurs interprétations. Sur d’autres écrans, ils affichent des photos issues des archives terriennes classées par l’équipe du Professeur Pardise. Enfin, le responsable apporte un mémo de synthèse au président Prajin.

-         Professeur, vous m’entendez ?

-         5 sur 5, Monsieur le Président.

-         Au fond de cette vallée, nos spécialistes pensent reconnaître tout un réseau d’irrigation, bien qu’il soit asséché. Votre instinct était bon : vous vous approchez certainement d’une zone d’habitat.

 

La ligne lui fait remonter la vallée. Il a atteint la végétation. La régularité des plantations et les ouvrages d’irrigation confirment sans hésitation la mise en pratique de méthodes de culture proches de celles qui existaient sur Terre. Plus il progresse, plus la vallée est encaissée. Vedien distingue le murmure d’un filet d’eau. Il coule de la falaise, serpente sur quelques mètres au fond de la vallée, très étroite à cet endroit. Il est rapidement bloqué par un éboulis rocheux qui le dévie vers l’autre versant où il se perd dans un trou. Probablement l’entrée d’une galerie souterraine. La ligne s’arrête juste devant l’amas de pierres.

 

S’il arrivait à dégager un passage à travers les gravats, l’eau pourrait de nouveau alimenter les canaux d’irrigation. Vedien règle l’exosquelette de manière à amplifier largement ses mouvements pour lui donner plus de force. Il sourit en imaginant la tête des ingénieurs qui lui ont recommandé de ne pas abuser de cette fonctionnalité de peur de fragiliser le prototype. Il dégage les lourdes pierres une à une et bientôt les canaux retrouvent leur utilité.

 

Sur le sol, de nouveaux traits. Un visage stylisé qui sourit, comme un smiley. Il dessine à son tour un autre smiley souriant juste à côté et laisse sa joie s’exprimer.

-         Oui !

-         Professeur, répond le Président. « Oui » à quoi !

-         Contact pris ! Contact amical. Fin de communication.

A sa grande surprise, plus rien ne se passe. Il n’entend rien. Rien ne bouge. Juste un léger mal de tête. Il s’assoit. La migraine se fait plus forte. Il entend comme un bourdonnement dans sa tête. Des acouphènes, peut-être ? Puis une évidence s’impose à lui : ils sont là, tout autour de lui. Il sort ses jumelles électroniques laser et les adapte à son casque. Il tourne progressivement la molette de réglage. Il observe la surface place à ses pieds. Dans un premier temps de petits points noirs apparaissent. Avec un grossissement *500, les points ressemblent à des moucherons miniatures. Avec l’agrandissement maximum *1000, il distingue des combinaisons d’où sortent des ailes, ainsi que des casques. Ils sont des milliers, des millions plutôt. Certains sont adossés contre des talus. Il comprend alors que ce sont eux qui ont déplacé un à un les grains de sable pour former les traits et la ligne.

Maintenant, il les entend, ils lui parlent. Non, pas par des mots, juste des pensées, des ressentis, exprimés directement de son cerveau. Ils lui racontent leur histoire.

 

D’après leur mémoire collective, ils sont venus d’une autre planète dont le soleil s’éteignait peu à peu. Ils mesuraient une taille proche de celle de Vedien quand ils sont arrivés ici. Mais deux contraintes ont rendu nécessaire des adaptations radicales : tout d’abord, les ressources de la planète ne suffisaient pas à la survie de tous et ensuite la très forte gravité rendait la vie très difficile. La solution a été de programmer une mutation drastique grâce à leurs connaissances avancées en manipulations génétiques : leurs os sont devenus creux comme ceux des oiseaux et ils ont réduit progressivement leur taille jusqu’à ne plus mesurer qu’un vingtième de millimètre.

Avec les os creux, ils ne pouvaient plus marcher normalement sans souffrir de multiples fractures. Malheureusement tous les programmes génétiques engagés pour faire pousser des ailes, sans pour autant renoncer aux bras, ont échoué. Ils ont alors développé des ailes artificielles de très haute technologie qui sont greffées sur le dos de chacun grâce à des implants directement reliés aux connections nerveuses de la colonne vertébrale. Ils ont ainsi pu voler.

Mais cette miniaturisation a rendu nécessaire un terrible sacrifice : ils ont du renoncer à toute pensée individuelle, la taille de leur cerveau ne le permettant plus. Ils se sont fondus dans une pensée collective guidée par une volonté grégaire, comme un clan, comme un essaim d’abeilles plutôt. Pour cela, ils ont développé des capacités télépathiques grâce à de nouvelles connections neuronales.

 

« - Et comment se fait-il que j’arrive à communiquer avec vous par télépathie, moi aussi » !

« - Notre taille minimale nous a permis de nous introduire dans votre corps, équipés de masques respiratoires. Nos connaissances poussées nous ont permis de créer les connections neuronales qui vous manquaient pour développer vos capacités télépathiques afin de vous associer à la pensée collective de l’essaim. D’une manière similaire, nous nous sommes introduits dans le robot explorateur que nous avons jugé hostile pour saboter tous ses composants électroniques.

L’éboulis avait mis en péril toute notre communauté. L’eau est très rare et nous avons besoin des plantations pour nous nourrir. Nous ne trouvions pas de solution pour dégager les pierres. Vous êtes arrivés à point nommé. C’est en récompense des services que vous avez rendu à toute la colonie qu’exceptionnellement, l’essaim a décidé de vous faire accéder à sa pensée télépathique. 

Combien êtes-vous dans votre vaisseau spatial ? »

« - Environ 100 000 personnes. Mais en réalité, il y a huit autres vaisseaux en orbite, soit un peu moins d’un million de personnes au total. J’ai bien conscience que cette planète ne possède pas les ressources suffisantes pour nous établir ici. Nous allons reprendre notre odyssée à travers l’espace.»

« - Voici une sage décision. Nous n’avons rien contre vous, mais vous comprenez que nous n’aurions eu d’autre choix que de vous combattre si vous aviez voulu vous installer ici. »

« - Je dois encore vous mettre en garde : dans trois mois, un dixième vaisseau devrait approcher de votre planète. S’ils débarquent, attendez-vous à des réactions belliqueuses. »

« - Merci de l’avertissement, mais nous ne sommes pas inquiets : comme vous avez pu le constater, nous savons nous défendre avec nos propres armes… »

* * * * *

 

Eléonore trépigne d’impatience en regardant la navette se poser dans le grand hangar. Plus que quelques minutes et il franchira le sas qui les sépare. Enfin, il quitte le vaisseau, passe sous les portiques de désinfection. Les portes s’ouvrent dans un chuintement. Elle lui saute au cou et le couvre de baisers.

-         Tu es un vilain garnement. Dans tout le berceau, il n’est pas un seul homme qui prenne autant de risques que toi.

-         Mais tout va bien. Je suis là, comme je te l’ai promis. Non ?

-         Tu ne perds rien pour attendre. Nous reprendrons cette conversation quand nous serons seuls. Pour le moment, je suis venue te prévenir que tu es attendu auprès du Grand conseil et du Conseil scientifique en séance réunie pour entendre ton rapport.

 

Pendant trois longues heures, Vedien décrit, explique tout ce que les analystes n’ont pas pu ni voir ni entendre par caméras interposées lorsqu’il était en communication avec l’essaim. Le Président Prajin reprend la parole.

-         Tous ces éléments se recoupent pour conclure que cette planète est inhabitable à cause du manque de ressources.

Vedien cherche du regard l’approbation de ses collègues chercheurs puis s’adresse au Président.

-         C’est effectivement l’avis du Conseil scientifique. Mais avant que vous vous prononciez sur cette question, il me paraît utile de revenir un instant sur l’essaim. Sur un plan rationnel, nous n’avons aucune preuve de leur existence. En effet, je suis le seul à avoir eu contact avec eux par télépathie et je n’avais pas mis en route les caméras de mes jumelles électroniques laser, pressentant que cela serait interprété comme une agression par l’essaim. Par ailleurs, sur un plan psychologique, il est à craindre que les mutations volontaires auxquelles ce peuple s’est adonné ne troublent profondément les habitants des vaisseaux. Il nous paraît donc préférable que mon compte-rendu à ce sujet soit classé confidentiel et archivé pour les éventuels besoins des scientifiques des générations futures.

-         Merci Professeur. Je propose donc au Grand conseil de valider la motion suivante qui ne fait aucune allusion à l’essaim : « Après avoir pris connaissance des analyses basées sur l’ensemble des données recueillies par les différents capteurs, complétées par une reconnaissance téléguidée puis humaine à la surface de la planète Terra Spera, cette dernière est déclarée inhabitable, en raison de sa très forte gravité et du manque de ressources naturelles. En outre, elle s’est avérée extrêmement dangereuse, tant pour les mécanismes électroniques que pour les humains. »

Qui s’abstient ? Aucune main se lève.

Qui s’oppose ? Personne ne bouge.

Qui approuve ? Unanimes, tous les membres du Grand Conseil lèvent haut le bras.

 

Le Président Prajin attend que les applaudissements cessent avant de reprendre la parole.

-         J’ordonne que cette motion soit transmise aux habitants de tous les berceaux, y compris le vaisseau renégat.

-         Connaissant l’esprit fourbe des renégats, je crains qu’ils n’en croient pas un mot et pensent que nous cherchons à les évincer de la colonisation de cette planète.

-         Ils pensent ce qu’ils veulent, mon cher Vedien. C’est leur problème. En ce qui me concerne, j’aurais accompli mes devoirs en diffusant cette motion.

Avant de clore cette réunion, je tiens à remercier chacun d’entre vous pour l’énergie de tous les instants que vous avez consacrés depuis de longs mois pour préparer puis pour mettre en œuvre cette expédition. J’exprime ma reconnaissance toute particulière au Professeur Vedien Nobil qui, une fois encore, n’a pas ménagé sa peine au péril de sa vie. Cette planète ne sera pas notre Eldorado, mais nous avons démontré que nous avons toutes les capacités pour remplir le but assigné à cette flotille : trouver un jour une planète apte à accueillir notre civilisation.

* * * * *

 

Trois mois plus tard, Vedien est assis dans son bureau. Quelque chose a changé en lui, comme une séquelle de sa rencontre avec l’essaim. Maintenant, il peut percevoir les sentiments qui habitent ceux qu’ils croisent. Juste les sentiments, pas les pensées. Il les ressent comme une teinte, une couleur.

 

En ce moment, dans le laboratoire, c’est un sentiment routinier qui domine chez les chercheurs. Après que les neuf berceaux aient repris leur route à travers l’espace, les recherches se sont de nouveau focalisées sur les besoins des passagers en vue de poursuivre l’amélioration constante des conditions de vie à bord. Ils sont heureux d’avoir repris un rythme de vie normal, de repasser plus de temps avec leurs familles, leurs amis, mais l’adrénaline leur manque. Seuls les astro-physiciens montrent des sentiments plus enthousiastes. Ils ont déjà découvert une planète qui aurait pu être habitable. C’est eux à nouveau qui lanceront le signal d’espérance la prochaine fois.

 

Vedien sent une joie familière approcher. La porte s’ouvre et Eléonore entre.

-         Vedien, tu es insupportable. Maintenant, tu n’as plus aucune raison de traîner de longues heures dans ton laboratoire. Et puis ce soir, j’ai quelque chose de très important à te dire.

Son compagnon se concentre. Cachés derrière les sentiments de la femme qu’il aime, il y en a d’autres, très diffus. Il fait le rapprochement avec ce qu’elle vient de dire et l’enlace tendrement.

-         Oh ma chérie, quel bonheur. Nous allons être parents !

-         Tu sais, je vais vraiment devenir jalouse de l’essaim. Il me prive même de la joie de te l’annoncer moi-même !

 

Dans la nuit, Vedien se réveille en sursaut. Des images s’imposent à lui. Il voit une navette se poser sur le sol de Terra Spera. Trois hommes en armure noire en sortent. De la même couleur que leurs sentiments agressifs. Des renégats. Une surface plane se forme dans le sable juste devant eux, bientôt recouverte d’un dessin stylisé de l’engin volant. Les renégats réagissent en sortant leurs armes lasers avec lesquelles il tirent sur le croquis, probablement pour mettre à jour le mécanisme qu’il doit cacher. Les hommes grandissent subitement, deviennent des géants. Il est au milieu de l’essaim. Ils pénètrent dans une armure, s’introduisent dans l’organisme jusqu’à un vaisseau sanguin, se laissent emporter jusqu’au cœur, se massent les uns contre les autres, empêchant le sang de passer. Le sang s’arrête de couler. Puis c’est le cœur qui cesse de battre. L’essaim reprend le chemin inverse et s’éloigne laissant trois corps inertes derrière eux.

Vedien s’assoit au bord du lit. Eléonore dort paisiblement. Tout est calme. Tout ? Pas complètement. Il détecte d’autres sentiments noirs, mais très proches. Un renégat serait-il à bord du vaisseau ?

  

A suivre

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