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Rétro-fiction : Ce sous-genre de la science-fiction impose que l'histoire se déroule essentiellement dans le passé de notre bonne vieille terre. Dans cette nouvelle que je vous propose de découvrir en deux parties, l'intrigue trouve sa place fin XIXè... Je vous laisse découvrir la suite.

Cette nouvelle a tout d'abord été présenté dans le cadre d'un concours de Rétro-fiction proposé par le webzine ImaJn'ère où il n'y a eu que 3 lauréats pour plus de 60 textes proposés. Elle est maintenant candidate au 5ème tournoi des nouvellistes du webzine du nouveau monde.

Si tout se passe comme je l'espère je vous inviterais à voter pour elle lors de la phase de compétition qui débutera en septembre 2014.

En attendant, je vous en souhaite bonne lecture !

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De l’encouragement au progrès

 

Paladisz, an 7342 de l’ère galactique


Dans l’atrium du centre de formation, une étrange compagnie attend. On y trouve principalement des humanoïdes de tailles et de couleurs diverses, des insectoïdes, des reptiliens, ainsi que des cyborgs. Dans l’amphithéâtre, le cours se termine.
- Qui peut me rappeler de quoi est constituée une balise de rappel ?
- D’une boule de paladiszium comme source d’énergie et d’un tétraèdre de localisation pour guider le rayon de téléportation émis depuis notre planète.
- Parfait. Gardez à l’esprit que le paladiszium doit rester protégé dans le tétraèdre. Il a des effets néfastes sur la plupart des espèces vivantes.

Lorsque les élèves sortent de la salle de cours, chacun s’approche de son mentor et fait évoluer sa forme gélatineuse translucide jusqu’à lui ressembler.
- Allons-y Fabienne, commande un humain à sa disciple.
- Maître Jankzisz, pourquoi devons-nous parler français ?
- Pour la même raison qui t’impose d’arrêter immédiatement de flotter à deux centimètres du sol au lieu de marcher sans tricher comme un bipède. Pour celle aussi qui t’oblige à m’appeler Jean.
La jeune fille soupire, mais obéit. Elle pousse la porte ornée d’une photo du globe terrestre et reprend.
- Vous ne m’avez pas répondu maître Jean.
- Comme tu le sais, notre relais sur Terre est situé à Paris. Nous devons donc en permanence être prêts à nous fondre parmi la population de cette ville si nécessaire.
- Ça arrive si rarement. Notre mission est surtout d’observer l’évolution des Terriens, comme d’autres surveillent celle des Manaxiens ou des Dolatiens, non ?
- La plupart du temps oui, mais il arrive que nous soyons obligés d’intervenir plus directement. Profitons-en pour une petite leçon d’histoire. Que peux-tu me dire sur notre prédécesseur Edmond ?

Fabienne réfléchit quelques minutes, satisfaite de la pose interrogative que lui a apprise son professeur de postures terriennes.
- Edmond était dans l’équipe de surveillance lors de la deuxième moitié du XIXème siècle du calendrier terrien. Il est resté dans les annales pour avoir fait le plus long séjour sur site.
- Exact. Quel était le motif de cette intervention ?
- Euh…
- A l’époque, l’Europe se remettait doucement de l’épopée napoléonienne. De nombreuses découvertes permettaient enfin d’espérer une évolution rapide. Mais les conditions sociales de l’industrie naissante mettaient en péril la foi dans le progrès, au risque d’une stagnation que nous voulions éviter. C’est pourquoi nous avons du agir.

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Terre, an 1861 après JC

Comme tous les jours, Edmond déguste un café à une terrasse du boulevard Magenta. Discrètement, il surveille un homme qui sort de l’immeuble haussmannien qui lui fait face, au numéro 45. Écrivain raté, Jules gagne à peine sa vie comme agent de change à la Bourse de Paris. Pourtant les analyses du cerveau central de Paladisz sont formelles : c’est bien l’homme qui peut faire changer le sens de l’histoire terrienne.

En fin d’après-midi, alors que Jules sort du Palais Brongniart, un fiacre passe à toute vitesse dans une ornière, éclaboussant de boue son manteau. La voiture à cheval s’arrête quelques mètres plus loin, laissant descendre un homme richement vêtu, certainement un rentier, qui s’adresse à lui.
- Veuillez excuser mon cocher. Son inattention est impardonnable !
- Ce n’est rien, je vous en prie.
- Bien évidemment que ce n’est pas rien. Vous êtes trempé. Par un temps pareil, c’est une histoire à attraper une pneumonie. Venez au moins vous sécher chez moi. J’habite à deux pas.
Devant l’insistance de l’homme, Jules finit par céder. Il ne manquerait plus qu’il tombe malade, alors que son salaire suffit à peine à payer le charbon nécessaire au chauffage de l’appartement familial.

Autour d’une tasse de thé, les deux hommes discutent. Un domestique a pris le manteau de Jules pour le nettoyer et le faire sécher. Edmond fait parler son invité.
- Ce monde de la finance n’est pas très reluisant. Vous devez avoir d’autres centres d’intérêt.
- C’est vrai, j’écris à mes heures perdues. Mais mon dernier manuscrit n’a intéressé personne.
- Ah oui ? De quoi parlait-il ?
- J’ai voulu imaginer ce que pourrait être notre ville dans quelques décennies. Je l’ai intitulé « Paris au XXème siècle ».
Tandis que l’écrivain raconte sa vision d’un monde où les machines facilitent le quotidien de chacun, Edmond se réjouit intérieurement. C’est bien l’homme qu’il cherche. Plus d’erreur possible.
- J’aimerais avoir votre imagination. Quand je vous écoute, je crois entendre mon ami Nadar. Vous le connaissez ?
- Le grand photographe ! Non, je n’ai pas cet honneur.
- Vous devriez le rencontrer. Il est intarissable sur les histoires d’aérostats depuis qu’il utilise des ballons captifs pour prendre des photographies depuis le ciel.

Une fois son invité parti, Edmond descend à la cave en prenant bien soin de fermer le verrou derrière lui. Il reprend alors sa forme gélatineuse qu’il étire jusqu’à pouvoir se glisser dans l’embouchure d’un tube métallique sortant discrètement du mur. Il débouche quinze mètres plus bas dans une salle anachronique, carrelée de blanc, équipée d’écrans de contrôle et du matériel nécessaire à la transmission des données au cerveau central à Paladisz.
Sur les écrans, il fait défiler les images des caméras microscopiques installées par ses prédécesseurs dans le logement de Jules. Il choisit l’angle qui permet de le voir en discussion avec sa femme.
- Vous avez l’air aux anges mon ami.
- Ma mie, vous n’imaginez pas ce qui m’est arrivé ! J’ai fait la connaissance d’un homme fantastique. Il va me présenter à Nadar. Je sens que l’inspiration va suivre…
- Mon cher Jules, je n’ai jamais douté de votre talent. Il sera reconnu un jour ou l’autre. Si ce n’est pas grâce à ce nouveau projet, ce sera par le suivant !

Edmond en a assez entendu. Il se poste devant la caméra pour faire son rapport. Il lui faudra plus d’un mois pour être capté à Paladisz malgré la technologie supraluminique employée.
- Planète Terre. Date locale 17 novembre 1861. Le terrien Jules a été approché selon les recommandations du cerveau central. Les analyses préparatoires à la mission sont confirmées. Je poursuis donc selon le plan préétabli. Rapport Terminé. Edmond.
Il s’étire à nouveau pour repasser dans le tube. Alors qu’il reprend forme humaine dans la cave, Edmond regrette que le relais ne permette de communiquer que dans un sens : celui de la Terre vers Paladisz. Il est vrai qu’initialement les missions ne devaient jamais dépasser quelques semaines.

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Terre, an 1862 après JC

Quatre mois plus tard, Edmond repose sur sa table le manuscrit de Jules intitulé « Voyage en l’air ». Il est parfait. Jules est vraiment très doué pour mettre en scène et vulgariser les innovations qu’il lui souffle pendant leurs longues discussions. Il lui faut maintenant un éditeur capable de diffuser largement ses écrits. Dans cette optique, Jules s’est rapproché depuis plusieurs mois de Pierre-Jules Hetzel, un éditeur célèbre qui accepte de les recevoir dans sa propriété de Bellevue à Meudon.

En quittant la demeure de l’homme de lettres, Jules exulte.
- Être édité chez Hetzel, c’est inespéré. Je vais pouvoir me consacrer entièrement à l’écriture tout en offrant une vie agréable aux miens. Je suis redevable à cette boue sans laquelle rien de tout ça ne serait arrivé !
- Je ne suis pas d’accord avec vous, rétorque Edmond un grand sourire aux lèvres. Vous n’allez pas pouvoir, vous allez devoir vous consacrer entièrement au travail de recherche et à l’écriture. Rappelez-vous les promesses d’Hetzel : si ce premier livre rencontre le succès, il créera une collection complète sur le thème des expéditions et du progrès.


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Journal l’« Union brestoise », 23 novembre 1862

Faits divers.

. Un homme, dont l’identité n’a pas été établie, s’est présenté hier vers 15 heures au dispensaire des sœurs de la Charité. Bien qu’il ne se plaigne d’aucune douleur, sa main gauche présentait un aspect caoutchouteux au point qu’il ne puisse plus en faire usage. Lorsque l’éminent professeur H-G Plouvin est arrivé pour examiner cette étrange lésion, l’inconnu avait disparu.

. Le gabier du brick « Cork » qui assure la liaison entre Dublin et Brest a été entendu par la Gendarmerie Nationale. En effet dans la nuit du 21 au 22 novembre, le filet retenant les bagages sur le pont avant s’est détaché. La gîte du navire a alors entraîné la chute des affaires personnelles des passagers dans l’Océan. Monsieur Laspine, correspondant local de la « Compagnie des assurances maritimes irlandaises » a porté plainte contre le matelot. Ce dernier a déclaré lors de son transfert à la maison d’arrêt : « Ce n’est pas possible. En 36 ans, aucun de mes nœuds n’a jamais fait défaut ».

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Paladisz, an 7342 de l’ère galactique

- Le roman de Jules Verne fut publié en 1863 sous le titre « Cinq semaines en ballons » et connut un immense succès international, raconte Jean. Ce fut le premier d’une soixantaine de « Voyages extraordinaires » qui redonnèrent foi dans le progrès et suscitèrent la vocation de milliers de chercheurs et d’ingénieurs pendant plus d’un siècle, conclut Jean.
- La mission d’Edmond était donc terminée en un peu plus de deux ans. C’est long, mais pas exceptionnel.
- En réalité, il est resté sur Terre quinze fois plus longtemps.
- Pourquoi donc ?
- Edmond a expliqué qu’en revenant d’un voyage en Irlande où il accompagnait Jules, sa valise est malencontreusement tombée dans l’Océan. Sa balise de téléportation reposerait donc dans les fonds marins inaccessibles.
- Maître Jean, si j’analyse bien le français, vous avez utilisé un conditionnel. Vous auriez donc des doutes ?
- Selon ses rapports, il lui a fallu tout ce temps pour susciter les inventions dont il avait besoin pour fabriquer une nouvelle balise. Il en aurait profité pour continuer à inspirer les romans de Jules Verne.
- C’est crédible, non ?
- Peut-être, mais le cerveau central lui-même n’a pas réussi à authentifier cette version. Une autre explication serait qu’ayant pris goût à la vie parisienne, Edmond ait délibérément perdu sa balise pour retarder son retour.
- Mais c’est impossible. Qui voudrait ainsi régresser jusqu’à un niveau de civilisation si archaïque !

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« Le petit journal », 15 avril 1864

Insolite.

. La célèbre cantatrice Gabriella Casta Delle Fiore est ovationnée chaque soir à la Scala de Milan. Outre sa superbe voix de soprano lyrique, un détail anatomique attire les foules à la sortie des artistes. Chacun veut voir de plus près son étonnant lobe gauche hypertrophié d’une quinzaine de centimètres qui monte et descend comme un cordon élastique et auquel est fixé une étonnante perle translucide montée en boucle d’oreille.


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