ariane-kourou

 

Voici donc la suite et la fin de "L'origine des berceaux", une deuxième de mes nouvelles qui sera publiée, "hors-concours", dans le hors-série de la Revue du nouveau monde qui regroupera l'ensemble des textes ayant participé au cinquième tournoi des nouvellistes. 


Bonne lecture !... Et n'hésitez pas à laisser un commentaire en bas de cette page !

 

Cette nouvelle, bien que pouvant se lire de manière autonome, constitue la troisième partie de la saga "L'odyssée des berceaux". "Le projet Tansley" en est le huitième chapitre.

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L’origine des berceaux

Chapitre 2 – Le projet Tansley


Appelée en urgence, Helen entre dans le bureau du directeur du centre de recherche.
- Merci d’être venue si vite. Installez-vous ! En réalité, ce n’est pas moi qui souhaite vous rencontrer, mais notre visiteur. Je vous laisse : je ne suis pas certain d’avoir les habilitations suffisantes pour entendre ce qu’il va vous dire.

A peine la porte refermée, l’homme prend la parole.
- Helen, j’imagine que vous vous souvenez du projet Tansley ?
- Vous voulez parler du prix Tansley, en hommage à l’inventeur du terme “écosystème” ? Il s’agissait de proposer des écosystèmes simplifiés, mais autonomes, qui permettraient cependant de répondre aux besoins principaux de l’homme. Un bel exercice théorique auquel j’ai eu plaisir à me prêter.
- Pas si théorique que ça, vous allez vite comprendre. Tout d’abord, il me faut vous féliciter : vos propositions font partie des dix qui ont été retenues pour le projet Tansley.
- Je ne suis pas sûre de vous suivre.
- Nous avons pris conscience depuis des années que notre planète était en danger. Pour garantir l’avenir, il est de notre devoir de conserver hors d’atteinte de toute malveillance, des écosystèmes qui sauveront peut-être un jour l’espèce humaine. D’où le prix Tansley qui nous a permis de définir dix combinaisons viables de biotopes animal et végétal, dont la vôtre.
- Où trouverez-vous un lieu si bien protégé ?
- Nous l’avons déjà trouvé et pour tout vous dire, ces dix projets sont déjà à l’oeuvre. J’en arrive à l’objet de cet entretien : nous souhaitons vous compter dans l’équipe scientifique qui veille sur eux.
- Vous voulez dire quitter Kourou et mon équipe ?
- Pas tout à fait. En réalité, cette proposition s’adresse également à votre équipe et leurs familles. Nous avons aussi pensé que votre guide Fortino et la centaine d’habitants de Saül seraient plus utiles avec nous que sous la menace des fourmis.
- Mais où se trouve ce laboratoire ?
- C’est encore secret, mais une fois sur place, vous comprendrez vite !

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Sur le seul pas de tir conservé à Kourou, une ancienne fusée Ariane rouille doucement, malgré les multiples couches de peintures dont elle a bénéficié depuis l’abandon définitif de toute énergie fossile. Helen trouve un peu pathétique qu’elle soit ainsi livrée aux touristes, telle une attraction de parc de loisirs.

Depuis près d’un demi-siècle, les fusées ont été remplacées par des avions géants recouverts de briques réfractaires similaires à celles expérimentées à la fin du XXè siècle sur les navettes spatiales américaines. C’est d’ailleurs à la première d’entre elles qu’ils doivent leur nom : les Columbias. Chacun de leurs quatre réacteurs fonctionnent grâce à une centrale miniature à fusion nucléaire générant des poussées extrêmes contrôlées avec précision. Une fois dans l’espace, elles alimentent un moteur ionique grâce à un accélérateur de particules.

Ainsi un même véhicule est capable d’effectuer un vol transcontinental dans les couches supérieures de l’atmosphère ou de relier des satellites et autres stations orbitales. 

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Pour pouvoir accéder à bord du Columbia, tous les passagers doivent passer dans un sas de décontamination. Cette mesure inhabituelle paraît prudente aux yeux d’Helen pour éviter d’apporter des espèces indésirables dans le laboratoire-conservatoire.

Bientôt le véhicule prend de la vitesse sur la piste d’envol et entame son ascension le long de l’équateur. Quelle peut bien être leur destination ? Une île isolée du Pacifique peut-être ? A travers le hublot renforcé, le spectacle est féérique. On ne sait plus vraiment si l’on est encore dans la stratosphère. Une hôtesse avertit les passagers.
- Ne vous faites pas surprendre si vous marchez dans les allées. Nous sommes passés sur une pesanteur artificielle : vous aurez l’impression d’avoir perdu la moitié de votre poids.

 Le Columbia vire maintenant plein sud. Au loin, Helen distingue une dizaine de petits points, probablement des stations spatiales. Bien sûr, quel endroit pourrait être mieux protégé de l’environnement terrestre que l’espace ! Au fur et à mesure de leur approche, elle prend conscience du gigantisme de ces laboratoires. De forme ovoïde, les dimensions de chacun d’eux doivent se mesurer en kilomètres. A leurs côtés, l’Etoile Noire de Dark Vador paraîtrait modeste.

La paroi s’ouvre progressivement, tel le focus d’un appareil photo, permettant à leur véhicule d’accéder à un hangar dans lequel des hommes s’activent, sans combinaison. Un champ électro-magnétique doit maintenir l’atmosphère artificielle à l’intérieur de la station. Finalement, cette arrivée est bien digne de Georges Lucas.

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A leur descente de l’avion, ils sont accueillis par le visiteur mystérieux de Kourou.
- Soyez les bienvenus à bord du neuvième berceau. Je suis particulièrement heureux que vous ayez accepté de nous rejoindre. Puisque nous partageons maintenant le même secret, je peux me présenter : je m’appelle Victor Piroux. Le Secrétaire Général de l’ONU m’a confié le commandement de cette station spatiale. Je vous invite à prendre place dans ces hélicoptères : nous allons tout d’abord accompagner Fortino et son peuple jusqu’à leur nouveau village.

L’escadrille s’élève majestueusement le long d’un grand mur. Un passage s’est ouvert juste sous le plafond du hangar. De l’autre côté, le paysage est saisissant. Plusieurs centaines de mètres plus bas, s’étire une plaine de plusieurs kilomètres, presque aussi longue que large. Une rivière la traverse de part en part, avec un grand lac au milieu qui partage le territoire en deux parties, l’une boisée et sauvage, l’autre recouverte de prairies. Une lumière vive et chaude est diffusée du plafond, imitant à s’y méprendre celle du soleil.
- C’est immense ! s’exclame Helen. Qui a pu imaginer de tels espaces dans une station spatiale !
- En un sens, c’est vous, chère amie. La partie boisée correspond à la superficie nécessaire pour mettre en oeuvre le projet que vous avez conçu. La partie enherbée est destinée à être cultivée pour permettre à la station de vivre en autarcie. La terre est si précieuse que nous avons choisi de bâtir le village de Fortino au dessus du lac. Ils formeront la composante humaine de l’écosystème. Les contacts avec les autres niveaux de la station sont délibérément très restreints. De ce côté une station de compostage pour recycler tous les déchets bio-dégradables générés par les 100 000 passagers que peut contenir cette station. Sur le bord opposé, une station de pompage alimente l’ensemble du réseau d’adduction d’eau.

Les appareils atterrissent sur la place centrale du village. A voir l’excitation et les sourires des amérindiens, il ne fait guère de doutes qu’ils se réjouissent de leur nouvel habitat lacustre.

De retour au hangar, Victor guide Helen jusqu’à une batterie de turbo-élévateurs.
- Nous nous rendons maintenant à une autre partie protégée de la station, au dernier étage. Vous y avez accès grâce à votre badge.
- A quoi dois-je m’attendre ?
- Nous y avons réuni la passerelle de commandement, les laboratoires et les moyens de communications. Depuis votre bureau, vous avez accès non seulement aux images vidéos du niveau inférieur, mais aussi à de multiples capteurs permettant de suivre à distance l’évolution de l’écosystème.
- Les neuf autres berceaux sont similaires et contiennent chacun une des propositions issues du concours Tansley ?
- Parfaitement. Et si vous avez besoin de modifier l’équilibre par l’introduction d’autres espèces, il vous sera toujours possible de faire des échanges avec vos neuf autres confrères.

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Six mois plus tard, Helen est tout à fait à l’aise dans ses nouvelles fonctions. Elle dispose d’une équipe motivée et des meilleurs équipements. Elle passe ses temps libres avec sa famille et ses amis à explorer cette véritable ville en orbite, avec ses multiples commerces, restaurants, théâtres, parcs, écoles, hôpitaux et même des lieux de cultes.

Lors d’une conversation avec Victor, elle a une impression curieuse en regardant machinalement à travers un hublot. Quelques minutes plus tard, le doute n’est plus permis : la taille du globe terrestre a sensiblement diminué.
- Que se passe-t-il ? Nous nous éloignons de la Terre ! Nous quittons notre orbite géo-stationnaire !

Le commandant de la station ne réagit pas. Devant l’incompréhension d’Helen, il prend enfin la parole.
- Depuis longtemps, nous avons compris que la Terre est condamnée. Je n’ai pas été complètement honnête avec vous. Les berceaux ne sont pas des stations spatiales, mais des vaisseaux. Avec le million de Terriens embarqués, nous venons d’entamer une nouvelle odyssée. Nous avons pris avec nous ce que nous avions de plus précieux et nous espérons que nous, ou nos descendants, trouverons un jour une nouvelle planète pour nous accueillir.

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Mylena Pardise, l’historienne et archiviste du neuvième berceau, interrompt son récit, laissant ses deux auditeurs digérer la véritable origine de leur odyssée, oubliée depuis si longtemps.

Le professeur Vedien Nobil est le premier à réagir.
- Ainsi, Helen est la première à avoir dirigé les laboratoires de ce vaisseau.
- Oui, vous êtes son successeur, et de la même trempe qu’elle, si vous permettez de donner mon opinion !
- Et plus de 1000 ans après, nous en sommes toujours au même point, ajoute Eléonore, la compagne de Vedien : nous cherchons encore une planète à habiter.
- C’est vrai, mais notre existence-même est la preuve de la réussite d’Helen et de ses pairs : l’humanité a survécu. Les berceaux sont toujours en état de marche et vivent en autarcie grâce aux écosystèmes qu’ils ont conçus.



Erik Vaucey

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