Francoise Grenier

 Je vous ai souvent parlé sur mon blog du 5ème tournoi des nouvellistes

organisé par la Revue du Nouveau Monde.
Mais avant le 5ème tournoi, il y en a eu quatre autres...

J'ai l'honneur aujourd'hui d'accueillir la lauréate du deuxième tournoi : 
Françoise Grenier Droesch

A la suite de l'interview, vous trouverez une nouvelle inédite de Françoise
que j'ai l'honneur de publier ici : « D'un chat à l'autre »

EV : Bonjour Françoise. Tout d’abord, qui es-tu ?

FG : Je me le demande moi-même car j’ai plusieurs casquettes... J’ai d’abord été étudiante aux Beaux-Arts de Reims (avec le bac A7 ! ) puis de Troyes, souhaitant devenir professeur d’Arts Plastiques. Mais des réformes ont compliqué les choses : il n‘était plus possible de le devenir par cette filière. J’ai donc intégré la fac de St Charles à Paris et obtenu une licence d’Arts Plastiques puis tenté le CAPES (j’ai échoué plusieurs fois aux épreuves orales et arrêté de le passer après mon deuxième enfant et la fin de mon emploi de surveillante, 8 ans quand même à mi-temps !). Finalement, j’ai passé le concours d’instit et j’exerce encore ce dur métier (pas de tout repos !). En même temps, j’ai élevé mes 3 enfants. Comme je n’arrive pas à faire plusieurs choses en même temps, je ne me suis consacrée qu’à mon boulot et ma famille pendant toutes ces années ! Je dois être une éternelle étudiante, en fait ! 

EV : Un parcours qui montre de la persévérance. J'ai cependant du mal à croire que tu ne saches pas faire plusieurs choses à la fois...
Depuis combien de temps écris-tu des nouvelles ?

FG : J’ai commencé tard et vraiment par hasard. Je dirais il y a 8 ans... En fait, j’ai carrément écrit un roman fantastique « Le piano maléfique », paru chez Manuscrit.com et qui a été une expérience malheureuse mais très formatrice. J’étais une grande naïve et j’ai beaucoup appris depuis (enfin, c’est mon point de vue !). C’est pour cela que je me suis mise à écrire des nouvelles, pour me prouver que je pouvais être publiée par d’autres éditeurs...

FG couverture-du-PIANO-001

EV : Tu m'enlèves les mots de la bouche : j'allais justement te demander ce qui t’a poussé à écrire ta première nouvelle ?

FG : Plus largement, ce qui m’a poussé à écrire, moi qui connaissais surtout la technique du dessin et de la gravure... C’est un problème de mise à distance de terreurs, peut-être venues de l’enfance ? Il me fallait les dessiner et maintenant les raconter grâce aux mots car je me suis aperçue que le dessin me limitait. Il ne retranscrit pas les émotions, les actions, les sons et odeurs. Toute jeune écolière, je me rappelle avoir raconté des histoires terribles à mes sœurs plus petites et avoir pris du plaisir à transmettre de la peur chez elle... Je créais déjà une ambiance spéciale avec mes petites scénettes.

EV : Quelles qualités trouves-tu aux nouvelles par rapport aux autres formes littéraires ?

FG : Elles permettent d’utiliser quelques scènes fortes et de ne se concentrer que sur un ou deux personnages. Ainsi, il s’agit d’un véritable challenge pour condenser ses idées ou, parfois, je ne possède pas plus de matière à écrire. Quelques pages suffiront pour poser mon ambiance et mon propos.

Aussi, les concours et appels à textes ouvrent l’imaginaire avec des thèmes que je n’aurai jamais eu l’idée d’aborder comme « Futur et abattoirs », une de mes premières nouvelles ( « Les Dracks » ) et ma première participation à un concours proposé sur un forum d’écriture « L’écritoire des Ombres ».

EV : Quels sont les genres littéraires que tu abordes dans tes écrits ? 

FG : Je plonge à fond dans le genre fantastique noir et parfois SF.

EV : Comment te vient habituellement l’inspiration ?

FG : Ce sont souvent des cauchemars ou des flashs qui me tombent dessus et qu’il me faut traduire en mots. J’ai très souvent des images fortes qui s’imposent à moi à partir desquelles je brode et m’interroge : pourquoi cette boîte en deux parties s’est-elle trouvée entre mes mains ou entre celles de mon personnage ? Boîte en bois brut articulé qui contient un mécanisme permettant à un panneau de coulisser et de dévoiler un chat qui devrait être mort mais qui s’agite quelques secondes... Puis tout se referme et...

EV : Quel talent ! En deux lignes, tu nous as fait rentrer dans un univers... et maintenant nous attendons tous la suite de l'histoire. Promis, si tu me l'envoies, je la publie sur mon blog :)
As-tu une anecdote à raconter à nos lecteurs sur ta vie d’auteur ?

FG : Non pas vraiment. J’essaie de me montrer aux lecteurs en m’inscrivant à des salons. Le premier fut « Val’Jolimaginaire » en compagnie d’une auteure rencontrée pendant une émission régionale produite par Canal 32... Et oui, j’ai remué ciel et terre pour faire connaître mon premier roman : article dans un journal local, l’Est Eclair, demande de dédicace à la Fnac mais l’éditeur ne souhaitait pas payer pour ça ! Bref, les anecdotes seraient à voir de ce côté : mes démarches vers les libraires, surtout un qui m’a demandé ce que j’écrivais, le genre ? « Fantastique » ai-je répondu « Je vous laisse un exemplaire pour le lire si vous voulez... » « Non, pas la peine, j’ai trop de fantastique en rayon ! » Qu’il a dit ...

Aujourd’hui, je reste modeste et je ne vais plus me vendre ou me ridiculiser.

EV : Les libraires ne seraient donc pas toujours les meilleurs soutiens des auteurs...
Quels conseils donnerais-tu à celui qui voudrait écrire des nouvelles ?

FG : De s’inscrire sur un forum car les commentaires que d’autres auteurs veulent bien te gratifier permettent de s’améliorer. Écrire sans être un minimum lu par d’autres est contre-productif, je trouve.

Et, bien sûr, lire les autres, beaucoup, énormément...

Se méfier des propositions malhonnêtes d’éditeurs en recherche de manuscrits. En général, les vrais ont des piles d’ouvrages en attente et n’en demandent pas ! Ne pas payer pour se faire éditer est à réciter tous les matins au réveil !

EV : Recommandations très sages ! Et que conseillerais-tu à un lecteur de nouvelle ?

FG : De chercher à lire des petits auteurs publiés dans des Anthologies car elles regorgent de talents à découvrir. De s’inscrire sur les blogs d’auteurs qui publient en ligne leurs histoires. De faire preuve de curiosité. Il y a aussi les forums d’écriture gratuit où s’épanouissent les auteurs en devenir qui aimeraient être lus et avoir un retour sur leurs travaux.

EV : Je crois même pouvoir ajouter que ceux qui publient en ligne leurs textes apprécient les commentaires laissés par leurs lecteurs, même anonymes...
Voudrais-tu ajouter quelque chose ? 

FG : Merci de m’avoir permis de m’exprimer. Il y aurait beaucoup à dire sur ce monde de l’écriture et des éditeurs plus ou moins sérieux. J’ai vécu mes débuts d’auteur sans me rendre compte du tout où je mettais les pieds. Ce fut assez violent. Chacun doit pouvoir rencontrer les bonnes personnes mais tout échec et déboire font avancer, c’est sûr ! La preuve, je converse avec un auteur sérieux.

J’ai aussi été « plagiée », c’est fou, non ? Alors depuis, j’hésite à poster mes textes en devenir sur les forums d’écriture...

EV : Auteur sérieux, je n'ai pas cette prétention ;)
Où peut-on trouver tes publications ?

FG Anto 

  1. Electrons livres 2 recueil collectif de textes en format numérique, tous genres avec « Mère » (plutôt SF), automne 2014, Auto-publication

  2. Promenons-nous dans les bois recueil collectif de 14 nouvelles pour Otherlands, genre fantastique avec « Marche-arrière », automne 2014,à commander chez Lulu.com

  3. Le  Ray’s Day recueil collectif du Forum de l’Écritoire avec « Danse des morts » 22 août 2014, Auto-publication en temps limité

  4. DAMNATIONS recueil collectif de 10 nouvelles paranormales, genre fantastique, avec « Permis d’afficher » mai 2014, Auto-publication

  5. ANTHO-NOIRE pour nuit de Noël recueil collectif de 14 nouvelles fantastiques,  avec « Pour une maman géniale », décembre 2013, édité par La cabane à Mots

  6. Anthologie des Contes de fées pour héroïnes d’aujourd’hui recueil collectif de 6 nouvelles fantastiques avec « Rouge-Cœur »décembre 2012, édité par Les Roses Bleues

  7. « Le piano maléfique » roman fantastique, 28 septembre 2010, édité par le Manuscrit

  8. N’Zine 3 Recueil collectif de nouvelles et illustrations, genre SF post-apocalyptique avec « Mère » et « Trauma » (nuit blanche 2), édité par NanazProductions

 FG2

EV : Peut-on aussi trouver certains de tes textes sur le web ?

1- Sur le forum de l’Écritoire des Ombres : j'ai laissé 15 autres textes dans cette bibliothèque pour qu'ils soient lus, pas « copiés », hein !

2- Sur le Hors-Série 1 de la revue du nouveau monde avec « Boomerang » 

3- « Trauma » sur le site fr.calameo.com

EV : Où peut-on te retrouver ? (Si tu le souhaites)

Email : julien-grenier@wanadoo.fr

Site Web : francoisegrenierdroesch.over-blog.com

Sur mon compte FB

EV : Merci beaucoup Françoise pour tes réponses et ta sincérité. En te souhaitant de croiser de nombreux éditeurs et libraires qui sauront reconnaître ton talent :)

 


 

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Depuis la publication de cette interview, Françoise a développé l'idée née de sa réponse ci-dessus au sujet de l'inspiration pour en faire une nouvelle à l'occasion de l'édition 2015 des 24 heures de la nouvelle. Nous l'avions d'ailleurs publiée ici.

Depuis, elle a retravaillé son texte et elle me fait l'amitié de livrer cette version plus aboutie aux lecteurs de cette rubrique !

 

D'un chat à l'autre

Je m'arrête quelques instants, figé sur le trottoir. Derrière les grilles sans âge qui entourent le jardin, j'aperçois l'immense propriété de mon arrière-grand-père, Erwin S. Célèbre physicien. Il s'était enfermé dans cette résidence à la fin de sa carrière, et avait tenu à ce que sa famille hérite de cette belle maison familiale. Hélas, les temps sont difficiles parfois, et sa descendance a aujourd'hui décidé de se séparer de cette superbe demeure, inhabitée depuis des lustres. J'imagine la patience qu'il va falloir, pour faire l'inventaire, enlever les vieilleries, tels que les meubles trop abîmés par le temps et l'humidité, impossible à marchander ou à garder en souvenirs. Il doit y avoir des centaines de malles, contenant chacune de précieux documents, des photos anciennes, des objets personnels, qui pourraient sûrement nous faire remonter quelques années en arrière. Bien sûr ces objets ne m'appartiennent pas, mais j'avoue que je prendrais sûrement énormément de plaisir à farfouiller, toucher, sentir ces souvenirs s'effriter sous mes doigts, et partir pour un instant à la découverte du passé de ce célèbre aïeul. On disait que celui-ci s'était fait spécialiste de la physique quantique, et qu'il éprouvait un malin plaisir à élaborer des formules et des théories toujours plus farfelues les unes que les autres.

Un petit souffle d'air frais me ramène à la réalité. Toute la propriété est à l'abandon maintenant. Personne ne peut plus chauffer l'ensemble, ni entretenir les espaces verts.

Si je suis là aujourd'hui, ce n'est pas justement pour faire un début d'inventaire, ou un premier tri, je n'en ai pas le droit. Mais j'ai obtenu l'autorisation de revenir dans cet endroit avant qu'il ne soit vendu, le revoir une dernière fois, retrouver mes souvenirs d'enfance lorsque nous y passions encore quelques jours pendant les vacances... mais c'est surtout pour me faire une idée des lieux où a vécu ce grand physicien que je reviens sur ces traces du passé... oh, pas pour des raisons mathématiques, non, je serais bien incapable de comprendre la moitié de ses travaux, mais plutôt pour m’imprégner de l’endroit et y puiser l’inspiration pour mon prochain roman.

C’est pour cette raison que je me retrouve à Vienne, aujourd’hui, au pied de cette propriété qui reste pour moi encore un mystère.

*****

J'ai d'abord tenté d'ouvrir les portes qui donnaient sur le sous-sol, mais celles-ci me paraissaient toutes condamnées. « C'est là qu'il devait réfléchir à ses fameuses expériences » me dis-je en tournant les talons. Je reviendrai plus tard, et je décide donc de visiter les pièces encore ouvertes.  Un escalier monumental, dont les marches disjointes peuvent devenir de sournoises menaces, me mène directement aux étages.

Un souvenir m'assaille soudainement : je me revois, petit, lorsque l'un d'entre elles m'avait fait valdinguer du haut de mes 5 ans, pendant un repas de famille, lors d'une fête dont la raison m'échappe aujourd'hui. Je courais et je voulais prouver à ma cousine Margot que je pouvais gravir ces monstrueuses dalles de pierre sans problème. Arrivé à la dernière marche, cette traîtresse plus glissante que les autres m'avait fait redescendre illico. Ce fut la honte de ma vie, et la fin de mon pantalon. Dégringoler comme un vulgaire sac et m'étaler en réprimant ma douleur devant plusieurs enfants de mon âge n'était vraiment pas ce que je souhaitais. Le reste de la journée, je m'étais isolé en maudissant ces satanées pierres. J'aurais souhaité disparaître.

Aujourd'hui, l'escalier me paraît moins élevé qu'à l'époque, une dizaine de degrés tout au plus. Quand même, je me méfie et les franchis sans précipitation, un par un, en m'assurant de leur stabilité. Une rampe de fer forgé noir offre une certaine sécurité à l'homme prudent que je suis devenu et je n'ai pas honte de m'en servir. Surtout que les dalles sont encore en moins bon état que dans ma mémoire. Elles laissent voir entre leurs interstices des monticules de mousses qui plaisent aux insectes. Des colonies d'escargots sont collées sous les contremarches mais elles débordent, et je manque d'en écraser quelques-uns. Ces animaux me dégouttent malgré leur taille modeste. Je n'ai jamais compris ceux d'entre nous qui leur trouvent un quelconque intérêt gastronomique ! Quelle idée !

Tout ici me ramène à mes inquiétudes d'alors. Ce parc alentour m'effrayait déjà dès ma tendre enfance. J'imaginais que des êtres maléfiques se cachaient à mon passage malgré la présence de mes parents à mes côtés. Je suis certain d'avoir aperçu, à cette époque, le sourire d'un chat sur les hautes branches d'un peuplier immense. Un peu comme celui du chat de Cheshire, dans Alice au pays des merveilles. Une rangée de dents pointues se dévoilait dès que je tournais la tête vers les sommets feuillus, puis une autre. Parfois, c'était les pupilles fendues qui brillaient et me fixaient sans discontinuer. Je sentais dans mon dos la chaleur de sa présence. Son corps restait invisible. Pourtant aucun chat ne vagabondait dans les parages. Seuls les chiens trouvaient grâce auprès de mes grands-parents, qui habitaient alors l'immense demeure. Mais ils restaient enfermés la plupart du temps dans les chenils.

Jamais je ne serais allé de ma propre initiative à l'abordage des sentiers pourtant bien dessinés, assez rectilignes, entretenus par plusieurs jardiniers. Je me rends compte qu'aujourd'hui, il devient difficile de payer ces personnes ainsi que les serviteurs attitrés de la maison. Mais je n'appartiens plus à la famille proche, plutôt à celle de sa deuxième épouse, celle qui n'était pas, dirons-nous, « légitime ». La femme de son meilleur ami, me semble-t-il.

*****

Je franchis le palier et je parcours les vastes salles aux meubles recouverts de draps poussiéreux. Au détour d'un couloir, je trouve l'escalier central en bois. Je n'hésite pas à m'y engouffrer pour descendre quelques mètres plus bas.

Il y fait très sombre, par contraste avec la lumière vive de cet après-midi d'été. Dans mon sac à dos, j'ai emporté une lampe de poche, au cas où je serais surpris par la nuit, car bien sûr, l'électricité est coupée.

Mes yeux s'accommodent vite de la pénombre. Je ne sais ce qui me fait avancer dans cette direction plutôt qu'une autre, mais une porte semble m'attirer dans le fond du corridor. Une porte banale à la peinture crème écaillée. La poignée est bloquée. Je prends le trousseau de clefs que l'on m'a prêté et j'enfonce dans la serrure les clefs les unes après les autres. Pas de résultat, et j'allais me décourager quand enfin l'une d'elle fasse céder le verrou.

Quelques rayons de soleil passent par un soupirail. Mon regard balaie l'espace : des étagères alignées, des tubes et des bocaux recouverts d'une épaisse poussière. Il me semble que rien n'a bougé ici depuis des dizaines d'années, et tout est resté dans l'état ou mon arrière-grand-père l'avait laissé. Je remue quelques flacons qui font bouger l'air ambiant, et je suis pris d'une quinte de toux subite.

C'est à ce moment qu'une voix résonne entre les murs recouverts d'un enduit brun :

― Qu'est-ce que tu connais, toi, à la mort ?

Interloqué plus qu'effrayé, je ne trouve rien à répondre. Celle-ci reprend alors :

― Il y a deux types de morts, celle de tout le monde, facile, et la mienne...

Toujours muet, je cherche des yeux l'endroit d'où elle semble provenir. Et d'un seul coup je n'en mène pas large. Mes jambes flageolent. Un courant d'air glacial souffle dans mes cheveux. La porte claque derrière moi.

― Réponds-moi : que viens-tu faire ici ?

Même si je voulais répondre, je n'y arriverais pas : mes morts restent coincés au fond de ma gorge. Ils ne sortent pas, et mes épaules se mettent à trembler. Le ton de cette voix m'intimide. Elle est sèche, discordante, ressemble à une onde qui passe d'un point à un autre et revient à mes oreilles avec un écho. On dirait qu'elle provient d'un transistor, un de ces appareils passés de mode.

Je me concentre et essaye d'en deviner la provenance. En fait, elle émane d'une boîte en bois brut posée sur un meuble à tiroir. Elle possède une forme étrange composée de deux parallélogrammes qui se rejoignent à angle droit. L'ensemble n'est pas très grand, avec un gros cadenas dessus.

Je m'en approche, pris d'une curiosité incontrôlable. Je poursuis ma progression tel un pantin, bousculant au passage de vieux manuscrits, faisant voler et tomber malgré moi quelques feuillets jaunis. Je trébuche à cause d'objets divers placés sur mon chemin, mais je suis incapable de les distinguer correctement et de les éviter.

Tel un automate, je ne contrôle plus ma main qui s'empare de la boîte. Je la frotte à l'aide de la manche de ma veste, pour essayer d'enlever la saleté accumulée sur celle-ci, et je découvre une inscription que je déchiffre difficilement. Celle-ci ressemble à un avertissement, une précaution, un conseil d'ami donné au malheureux visiteur que je suis. Ne pas ouvrir. Et pourtant, sans que je n’aie rien actionné, une partie coulisse, comme mue par un mécanisme secret. Je plonge mes yeux à l'intérieur, sans réfléchir et je pousse un cri d'effroi.

Dans cette boîte j'entrevis d'abord une tête de chat, aux yeux clos, comme momifiée. Ensuite, le reste du corps apparut, maigre et livide. L’animal, maintenu prisonnier par des liens autour de ses pattes, paraît mort ; pourtant malgré l’odeur putride qui s’en dégage, sa poitrine se soulève et sa gueule s’étire en un sourire diabolique, le même que j’ai pu surprendre pendant mes promenades dans le parc. Il me parle :

― Moi, c’est la non-vie : je suis là et pas là... L’expérience de Schrödinger, tu connais ? Mais ce n’est pas ce que l’on croit. Le poison ne m’a pas tué. Il m’a envoyé dans un autre monde, une sorte de disparition provisoire ici-bas, où je demeure la plupart du temps invisible de tous, sauf de quelques humains : Monsieur Erwin, toi. Tu te rappelles quand tu étais petit ?

Je m’entends lui murmurer :

― Comment ne pas oublier. C’était donc toi qui m’effrayais. Pour quelle raison ?

― Facile à comprendre : je m’ennuie à ne rien faire. Depuis que je suis immobilisé dans ce coffre, je me dédouble et j’apparais aux personnes sensibles...

Je veux fuir. Mes jambes collées au sol m’en empêchent. Elles deviennent de plus en plus lourdes. J’ai l’impression de me transformer en statue de pierre. Je claque des dents en essayant d’articuler :

― Je ne peux plus bouger, à l’aide !

Mes mots se volatilisent en résonnant contre les murs de cet espace clos. Je le visualise comme un tombeau. Je me mets à délirer, me prenant pour un explorateur de tombes égyptiennes ayant violé le repos d’un puissant pharaon, gardé par une divinité maléfique. Certains, paraît-il ont trouvé la mort à l’intérieur de ces salles fermées depuis des millénaires. Il n’est pas permis de fouler des lieux sacrés inopinément. Voilà le sacrilège que j’ai commis en ouvrant cette boîte. Je vais mourir.

Le chat reprend son monologue :

― Oui, mais pas comme tu l’imagines. Tu as dispersé le produit infernal. Il va atteindre ton cerveau. Pour finir ton corps va s’immobiliser. Je ne sais pas trop ce que ça peut donner sur un être humain. J’avoue que je t’ai forcé la main. Désolé. La solitude me pèse terriblement.

D’un seul coup je ressens mon corps s’éparpiller. Il rejoint la boîte qui se referme sur moi. Bientôt je serai mort et vivant à la fois.

*****

― Maman, un monsieur me regarde ! Là, derrière le peuplier !

― Je ne vois personne, Ethan chéri. Rentrons. Donne-moi la main si tu as peur.

 Et le petit garçon sert fort la main tendue. L'homme qu'il a vu disparaît peu à peu et se fond dans le paysage, à part sa bouche qui s'étire. Restent les lèvres et les dents aiguisées. Il suit sa mère qui monte l'escalier rénové, manque de tomber, mais elle le rattrape juste à temps. Pendant l’ascension, il tourne la tête souvent. Alors il se sent aspiré par les silhouettes blêmes que lui seul peut voir : celles d'un chat et d'un étranger.

FIN


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