pilotis

Ce soir à minuit, l'ensemble des auteurs intéressés par l'appel à texte des éditions Rroyz sur le thème de l'eau auront rendu leur copie. Sans attendre le verdict du jury, ayant reçu l'accord de l'éditeur, j'ai le plaisir de vous faire découvrir semaine après semaine mon propre texte :).

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Changements climatiques

Première partie

Ampa

Lena court sur la plateforme encombrée, évitant une poutre par ci, enjambant un tas de matériel disparate par là. Au loin, son objectif est enfin visible : le centre névralgique de toute vie. Cela ne doit pas faire plus de deux minutes que Ptra et Yaume, le vieux couple qui l’accueille depuis quelques semaines sur Ampa, ont donné l’alerte, effrayés par les armes exhibés par l’équipage en approche. Arrivée au pied de la citerne d'eau douce, la jeune femme ferme les vannes commandant le passage du précieux liquide dans les circuits secondaires. Puis, sortant des outils de sa salopette, elle détache les canalisations qu’elle obture avec des bouchons sertis grâce à de puissants colliers de serrage. En temps normal, elle devrait vérifier minutieusement l’étanchéité de son ouvrage, mais le temps lui manque. Elle ouvre une trappe, accroche un sac de lest au bout des tuyaux et les fait disparaître sous ses pieds, dans la mer, ne les retenant que par un cordage qu’elle fixe dans l’infrastructure du ponton. Il ne lui reste plus qu’à remettre le plancher en place de manière à camoufler le tout.

Sur la passerelle, Yaume détourne son regard de l’embarcation menaçante pour admirer l’îlot auquel il a voué toute son existence. Sa superficie entière est consacrée au maraîchage. Les sentiers ont été réduits au minimum. Toutes les installations non productives ont progressivement quitté le sol ferme pour trouver leur place sur des structures flottantes. Grâce à des trésors d’ingéniosité pour récupérer et stocker l’eau de pluie, un système d’irrigation performant a permis des rendements suffisants pour faire vivre une communauté d’une vingtaine de membres. Chaque mois, les représentants des autres groupes humains à une trentaine de kilomètres à la ronde venaient faire du troc sur le marché qui se tenait sur ce ponton. Depuis deux ans, tout avait changé. Cela avait commencé par de petits groupes qui “offraient” leur protection contre de la marchandise. Au fil du temps le racket s’est transformé en pillage en bonne et due forme. Bientôt, la nourriture vint à manquer et les uns puis les autres partirent à la recherche de lieux plus hospitaliers.

La jeune femme les retrouve au moment même où une douzaine d’assaillants rejoignent le débarcadère. Ils ont le teint mat et buriné, les yeux légèrement bridés et des barbes mal taillées.
- Ils ont tout des pirates ceux-là, commente Ptra.
- Des sauvages plutôt, reprend Yaume.
- Des Barbs, enchérit Lena, blême. Ils appartiennent à ces hordes venues de l’Est qui sèment violence et désolation sur leur passage.

Dix minutes plus tard, le chef de bande, assisté de trois sbires, les interroge au pied de la citerne d’eau.
- J’ai vu vos installations. Elles confirment les rumeurs qui sont parvenues à mes oreilles et ont attiré toute mon attention. Vous ne me ferez pas croire que c’est la seule citerne d’eau douce.
- C’est que depuis deux ans, nous avons connu beaucoup de malheurs, répond Yaume d’une voix tremblante. Des malotrus ont pillé nos champs et ont détruit la grande citerne.
- J’ai évalué vos cultures. Il faut nécessairement plus d’eau. J’ai horreur qu’on se moque de moi.
- Til, s’enquit un des gardes, tu veux qu’on s’en occupe pour qu’ils apprennent à dire la vérité ?
- C’est inutile. Je m’en chargerai moi-même s’ils n’ont pas la sagesse de parler.
- Je n’ai rien à ajouter, conclut le vieillard, relevant la tête pour se montrer le plus digne possible.

Le Barb scrute la plateforme. Quand il aperçoit des manches d’outils adossés à une paroi, un sourire vicieux s’épanouit sur son visage, lui donnant l’apparence d’une créature de cauchemar. Il s’en approche et revient avec une hache. D’un geste assuré, il lève l’outil derrière son épaule droite et l’abat de ses deux mains à mi-hauteur de la citerne. Lorqu’il retire le fer, l’eau coule en cascade. Il renouvelle son geste plusieurs fois. Ptra et Lena se précipitent pour tenter bien maladroitement de colmater les fuites de leurs mains.
- Regardez-les ces femelles, ajoute-t-il dans un éclat de rire tonitruant. Peut-être qu’elles cherchent à prendre une douche pour cacher leurs larmes ! Mitri, dis aux autres de ramasser tout ce qui est mangeable sur l’îlot et de brûler le reste. Ce serait cruel de laisser ces pauvres plantes se dessécher sous le soleil !

Il se retourne vers Yaume.
- Alors, le vieux, où est cachée l’autre citerne ?
- Je n’ai qu’une parole : je n’ai plus rien à dire.
- Allons, allons, c’est bon, on a vu que tu étais courageux. Si tu veux, je suis même prêt à témoigner de ta bravoure. Mais tu as deux femmes à charge. Si tu parles, je te laisserai un peu d’eau. Sinon, je vais d’abord m’attaquer au bas de la citerne, puis si tu t’entêtes, je serai peut-être amené à mettre le feu à la plateforme toute entière, avant de vous livrer à mes hommes pour qu’ils jouent avec vous avant de vous tuer.

Yaume s’approche de Ptra qui sanglote et l’enlace avec douceur.
- Il ne sera pas dit que je n’ai pas de cœur, reprend Til avec cynisme. Finalement, je vous laisserai la vie sauve, sur votre ilôt ravagé et sans eau. Vous regretterez peut-être de ne pas avoir péri par le feu comme vos plantes…

D’un geste rageur, il manie la hache pour entailler méthodiquement le bas de la citerne. Puis il prend le temps de regarder longuement chacun des trois prisonniers au fond des yeux.
- Alors, toujours rien à dire au grand chef Barb ? Le seul qui ait droit de vie et de mort sur vous ?

Cette confrontation est interrompue par le retour de Mitri essouflé d’avoir couru.
- Mitri, retourne voir les hommes et dis leur de revenir avec leurs flambeaux. La nuit va bientôt tomber, cela fera un beau bouquet final !

Le silence est de plus en plus lourd tandis que chacun attend une suite qui paraît inéluctable. Les uns après les autres, les hommes à la mine patibulaire viennent faire cercle autour d’eux, la torche à la main, attendant les ordres. C’est alors qu’un dernier Barb arrive en courant pour parler à l’oreille de Til.
- Chanceux, oui vous êtes chanceux qu’Androv soit plus perspicace que vous ! C’est comme s’il venait de me parler en votre nom. Alors, je vous en prie, continuez à vous taire…

Savourant son triomphe, se délectant de l’attention extrême de tous, aussi bien de ses prisonniers que de ses hommes, il prend son temps avant de poursuivre, allant de l’un à l’autre comme un acteur s’apprêtant à déclamer son monologue dénouant toute l’intrigue patiemment construite.
- Mon fidèle second, mon fils spirituel, mon orgueil, a suivi à la lettre les consignes que je lui avais donné. Tel un limier, il a fouillé ces locaux à la recherche d’un détail, d’un indice, d’une piste cachée au commun des mortels. Et il a trouvé ! Quel dommage pour vous trois, cette citerne a été détruite non par ma hache, mais par votre entêtement, votre obstination aussi stupide qu’inutile…
» Alors que le ponton entier est encombré de matériels divers, Androv a repéré un espace étonnément dégagé. Seules quelques caisses sur roulettes, facilement déplaçables, s’y trouvaient. Il les a donc poussées et en soulevant un vieux morceau de tissu, il a découvert une trappe. Elle donne accès à une cache située entre le plancher et la mer, sur une hauteur d’un peu plus d’un mètre mais d’une superficie estimée à 300 mètres carrés. Et que contient cette cache, je vous le donne en mille ?
- De l’eau, envisage Mitri, de l’eau douce ?
- Non, pas de citerne. Mais la prise reste bonne : des sacs, des centaines de sacs de nourriture patiemment séchée et conservée. Merci à vous, chers hôtes, pour ce don presque spontané !
- Il n’y a donc pas d’eau, reprend Mitri, déçu.
- Un peu de patience, que diable ! Ne se satisfaisant pas de cette découverte, Androv est allé inspecter en canot l’espace situé entre la plateforme et la mer. Allait-il trouver d’autres caches ? Ces premières constatations furent décevantes. Jusqu’à ce qu’il soit intrigué par un cordage qui descend dans la mer, à peu près sous nos pieds. Il a alors plongé et en suivant ce fil d’Ariane, il a trouvé une immense bâche maintenue entre deux eaux, une bâche-citerne d’eau potable immergée dans l’eau salée. Il fallait y penser !
» Messieurs , ce n’est pas tous les jours que l’on trouve un tel ravitaillement en vivres et surtout en eau. Bien plus important que ce que nous pouvions espérer. C’est pourquoi, aujourd’hui, je vais faire preuve de mansuétude : dès que nous aurons embarqué tous les vivres et préparé le remorquage du réservoir d’eau, nous libérerons nos hôtes et leur laisserons la vie sauve, sans même mettre le feu ici !

* * * * *

Dans la salle de commandement, l’officier de renseignement s’adresse au plus haut gradé.
Voici les derniers recoupements que nous avons pu faire en compilant les rapports de nos agents. Les Barbs sont organisés en hordes d’environ 50 à 100 individus, assez autonomes les unes des autres. Ils communiquent cependant suffisamment pour suivre un plan concerté.
» La bande la plus occidentale s’attaque aux groupements humains les uns après les autres. Ils laissent des survivants, des condamnés à mort plutôt, car ils détruisent toutes les réserves d’eau douce ainsi que les installations permettant de les reconstituer. Pour la première fois, nous avons le nom du leader de ce groupe radical : Til.
- Et pour ce qui est des groupes orientaux.
Il ne se passe pas une semaine sans que nous découvrions une nouvelle horde. S’ils arrivent à s’unir pour s’attaquer à nos digues, leur supériorité numérique risque de nous submerger.
- Nos ancêtres ont fait en sorte que nous ne soyons pas engloutis par les flots. Il nous faut absolument trouver des renforts pour ne pas être noyés sous les Barbs.

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A suivre... en cliquant ici !

Erik Vaucey

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