tour-eiffel-ca

 

Selon les dernières infos, nous sommes 24 à avoir envoyé un tapuscrit aux éditions RroyzZ dans le cadre de leur appel à textes sur le thème de l'eau...
Les 24 nouvelles sont en cours d'analyse par le jury.

Voici donc la suite de ma copie.
Si vous avez raté le premier épisode, vous pouvez le retrouver en cliquant ici !

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Changements climatiques

Deuxième partie

Reif

Les vents dominants d'Ouest rendent la navigation difficile. Lena tient la barre avec assurance et tire régulièrement des bords, attentive à la gîte de son vieux voilier tout en estimant mentalement sa position. Elle n'a pas à se plaindre. Sous ses airs vétustes, son embarcation recèle quelques trésors : au sommet du mât, une discrète éolienne alimente en électricité une batterie, ce qui lui permet d'utiliser le boîtier de géolocalisation qu'elle a la chance de posséder. Mais celui-ci ne lui est guère utile pour le moment : depuis le départ d’Ampa la veille au matin, il n'a jamais affiché plus de « 2 SAT » alors qu'il lui en faut trois au minimum pour délivrer des coordonnées qu'il faut alors reporter sur la copie d'une vieille carte carroyée où les points émergés sont cerclés au feutre rouge.

Elle se sent seule. Elle aurait tellement souhaité convaincre Yaume et Ptra de l'acompagner. Ils sont restés sur leur position : leur vie entière est consacrée à leur îlot. Ils n'ont plus la force de recommencer ailleurs. Les quelques litres d'eau qui leur restent devraient permettre de survivre jusqu'à la prochaine pluie. D'ici là, ils auront le temps de réparer la citerne et de rechercher les vivres et graines oubliés par les Barbs. De toute façon, à leur âge, ils se contentent de très peu.

L'afficheur clignote. Il hésite entre deux et trois SAT. Lena retient sa respiration, comme si le moindre mouvement risquait de nuire aux calculs en cours. Après trente longues secondes, les chiffres tant attendus apparaissent enfin. Il faut encore quelques minutes pour que Lena reporte sa position sur la carte. Elle a dérivé beaucoup plus au sud qu'elle ne pensait. Elle corrige son cap le sourire aux lèvres : le vent ne souffle plus de face et les voiles gonflées lui permettent de progresser à bonne allure. A ce rythme, elle espère atteindre sa destination avant la tombée de la nuit.

Lorsqu'elle aperçoit à tribord un monument avec de grandes coupoles vraisemblablement blanches, elles sont rosies par le soleil déjà bas sur l'horizon. Lena bloque la barre et se faufile à l'avant du mât pour scruter la mer. Conformément à ce que laissait présager la carte, différents bâtiments émergent de l'eau ça et là. Ce n'est pourtant pas sur eux qu'elle jette son dévolu : elle leur préfère une sorte d'antenne métallique droit devant. Elle croit distinguer l'éclat d'une ampoule, signe d’une présence humaine.

A l'approche de la structure, s'inspirant librement des antiques procédures découvertes dans les vieux romans qu'elle affectionne, Lena s'écrie.
-         Demande l'autorisation de débarquer !
-         Qui va là ? répond une voix grave peu encourageante.
-         Une navigatrice non armée qui demande assistance, selon les usages maritimes en vigueur depuis les temps anciens.

Après un examen superficiel, l'homme doit juger cette jeune femme inoffensive.
-         OK, tu peux monter sur Reif. On m'appelle Fli.
-         Merci Fli, moi c'est Lena.

Deux heures plus tard, ils sont attablés dans l'unique pièce de la plateforme métallique, située juste sous le sommet de l’antenne.
-         Alors comme ça, tu fuis les Barbs. La chance t’accompagne pour leur avoir échappé par deux fois. Comment tu dis qu'il s'appelle, le chef de ce groupe ?
-         Til.
-         Et tu serais capable de dessiner son portrait ?
-         Je ne suis pas une pro en la matière, mais oui, cela devrait être assez ressemblant.
-         Tope-là. On dira que ce sera ton loyer pour l'hébergement, en plus de quelques travaux de maintenance.
-         Merci Fli !
-         Ne te réjouis pas trop vite, la vie est austère ici et on restera seuls et isolés jusqu'à ce que le relève arrive. Et puis, comme tu vois, il n'y a qu'une couchette ici.
-         Ce n'est pas un problème. Je dormirai dans mon voilier.

Le lendemain, équipés de harnais et de cordes de sécurité, ils descendent en rappel sur les poutrelles extérieures pour vérifier la solidité de la structure. Ils atteignent rapidement de grandes plaques rivetées d’une dizaine de mètres de hauteur, lisses comme la coque d’un cargo.
-         Tu vois, explique Fli, lorsque le niveau de la mer s'est stabilisé après la Grande Inondation, nos aïeuls ont protégé les poutres métalliques sur toute la hauteur comprise entre la plus basse et la plus haute marée possible avec un revêtement adapté, doublé de cette sur-cloison étanche. Le système est resté efficace au fil des siècles. Nous pouvons contrôler les poutrelles par l’intérieur : elles sont toujours en excellent état.

Ils poursuivent leur descente. Sous le caisson étanche, le spectacle est tout autre. On y découvre un enchevêtrement de poutrelles toutes plus rouillées les unes que les autres. Des portions ont cédé et obstruent les couloirs et escaliers donnant une impression de chaos. Fli sort un tournevis et gratte une barre métalique à sa portée. Une fois les mollusques détachés, l’outil pénètre sans difficulté dans la rouille pour réapparaître sur l’autre face.
-         Nous sommes ici sur la façade Ouest, la plus exposée aux intempéries. Le paysage est bien différent de celui de l’Est où tu as accosté. Le problème vient de la baisse inexorable des eaux. Maintenant que la mer est descendue bien plus bas que les protections étanches, ces portions métalliques sont noyées puis découvertes deux fois par jour et s'érodent à grande vitesse. Comme tu le vois, ce sont les moules et les huîtres qui tiennent ce mécano géant en place. Depuis quelques mois déjà, la tour s’affaisse peu à peu de ce côté. Je crains que nous devions abandonner prochainement Reif.
-         Pourtant, l'édifice semble très bien conçu et d'une solidité à toute épreuve. Plus on descend, plus l’infrastructure s’élargit.
-         C’est ce qui l’a sauvé jusqu’ici. En réalité, si on pouvait la voir dans son ensemble, elle ressemblerait à un trépied, ou plutôt un quadripied géant de plus de 300 mètres de hauteur, puisqu’elle se divise sous l’eau en quatre énormes piliers.

Une fierté certaine s’entend dans le ton et se voit sur le visage de Fli, avant de disparaître sous un air maussade et résigné.
-         A la longue, c'est toujours la mer qui a le dernier mot. Ce sera vrai pour Reif, mais ce sera aussi le cas pour les immeubles en béton ou en verre que tu peux voir à l'horizon. Si en plus les Barbs s’en mêlent... Remontons.

La pluie les surprend avant qu’ils n’aient atteint le pont principal. Lena entend Fli marmonner entre ses dents, visiblement contrarié.
-         Tu me fais parler et je n’ai même pas vu que les nuages arrivaient si vite. Regarde toute cette eau que l’on perd ! Dépêchons, dépêchons.

A peine le bastingage franchi, ils se défont de leurs harnais et Lena suit son hôte en courant.
-         Passe de l’autre côté de ce treuil et attrape la manivelle qui s’y trouve. En combinant nos forces, nous irons plus vite…

Lena, bien que trempée, ne ménage pas ses forces. Bientôt, un bras mécanique s’élance vers le ciel. Il doit avoir atteint une vingtaine de mètres lorsqu’il s’ouvre comme les pétales d’une fleur. Progressivement, un tissu imperméable se tend entre les tiges de l’armature lui donnant l’allure d’un parapluie géant qui serait monté à l’envers, ou plutôt d’une parabole géante recueillant l’eau de pluie qui s’engouffre dans un tuyau en fonte qui descend à la verticale dans les entrailles de la tour. Une fois l’engin déployé au maximum, Fli bloque le treuil avec une goupille de plusieurs centimètres d’épaisseur.
-         Quelle installation s’exclame Lena, il y a de quoi remplir des citernes de plusieurs tonnes !
-         C’est bien l’objectif.
-         Mais, je n’ai pas vu qu’une petite citerne, pas du tout adaptée à un tel dispositif.
-         C’est que Reif ne peut plus supporter un tel poids.
-         Alors le surplus va dans une bâche-citerne immergée entre deux eaux, comme sur Ampa ?
-         Non, non. Cela va bien plus bas, plus bas encore que le fond de la mer. Si tu es sage, je te montrerai peut-être un jour…

Le reste de la journée est occupé à pêcher. La mer est si poissonneuse que de simples hameçons au bout d’une vingtaine de lignes accrochées au bastingage suffisent à ramener sans interruption des espèces de toute taille, des maquereaux, des sardines, des congres... Ils en remplissent des dizaines de seaux. Fli garde ce dont ils ont besoin pour leur dîner et jette le reste dans une gaine en caoutchouc d’une soixantaine de centimètres de diamètre.
-         Et quand tu pêches du thon, tu fais comment ?
-         J’ai rarement le temps d’aller à la pêche au gros, mais quand ça arrive, on est obligé de les dépecer sur place avant de leur faire prendre le même chemin.
-         Tu les stockes aussi dans un réservoir plus bas que le fond de la mer ?
-         Pas vraiment. En réalité, ils descendent jusqu’à une cuisine collective où ils sont aussitôt préparés. Certains seront servis aux repas des jours prochains, d’autres mis en conserve.
-         Vous êtes donc si nombreux que ça ?
-         Un certain nombre oui.
-         Combien ? Dix ? Cent ? Plus ?
-         Patience, tu es encore loin de la vérité, mais peut-être qu’un jour, tu pourras te faire une idée par toi-même.

Durant la nuit, le vent forcit. La pluie se transforme en tempête. Lena n’arrive pas à dormir. Elle sent son bateau heurter la structure métallique et se félicite d’avoir rajouté d’autres défenses avant de se coucher pour protéger l’embarcation. Le plus terrifiant est le vacarme où se mêlent le hurlement du vent, les bruits de craquement des poutres métalliques et les claquements du tonnerre. Elle tente de se raisonner. L’absence de lumière et l’exiguïté de sa cabine amplifient certainement ses peurs. Demain matin, il fera jour et tout sera rentré dans l’ordre. Elle entend tambouriner à la porte de la cabine.
-         Lena, habille-toi chaudement, prend un ciré et vient vite. J’ai besoin de toi !

Le plancher métallique semble bien plus incliné que la veille. Ils se retrouvent près du treuil.
-         Il y a quelquechose de coincé. Je n’ai pas pu replier le capteur d’eau. Il est trop lourd, il a trop de prise au vent.
-         Que dois-je faire ?
-         Tourne la manivelle en sens inverse. Je vais monter voir ce qui cloche avec cette masse. Si le treuil s’emballe, ne cherche pas à le retenir : recule-toi pour ne pas être blessée !

Les premières minutes sont rassurantes. Fli a réussi : tour de manivelle après tour, la corolle se referme doucement. Soudain, dans un grand craquement, tout se dérobe sous ses pieds. La jeune femme se retrouve allongée sur un sol incliné de 45°, les mains tétanisées sur la manivelle. Elle hurle ! C’est un cauchemar… Il lui faut du temps pour qu’elle réalise que Fli lui parle, ou plutôt crie.
-         Je te tiens, lâche ta main. Vas-y. Je te tiens.

Elle tourne son regard vers lui. Il a enroulé une corde autour de sa taille et tient fermement un de ses poignets. Son visage est maculé de sang.
-         Vas-y. Lâche !

Angoissée, elle s’exécute. Elle glisse d’un mètre avant d’être retenu par la poigne de Fli.
-         C’était trop tard. La plateforme est foutue. Il faut que je trouve une idée…
-         Il doit y avoir une issue. Par où arrive la relève ?
-         Par un escalier qui débouche dans le caisson étanche. Mais avec tout ce fatras, nous ne pourrons jamais l’atteindre.
-         Mon voilier ?
-         Avec une tempête d’une telle violence, il ne résistera pas longtemps !
-         Le tube à poissons !
-         Oui, Lena, tu as raison, la gaine, c’est notre dernière chance. Espérons qu’elle soit encore intacte. Dépêchons-nous !

Une fois encordés l’un à l’autre, Fli s’accroche de poutrelle en poutrelle et les conduit jusqu’à l’embouchure du tuyau souple. Jamais ils n’ont trouvé si agréable la forte odeur de poissons. L’un après l’autre, ils se hissent à l’embouchure et se laissent choir, maîtrisant au mieux leur vitesse en pressant leurs jambes et leurs bras sur les bords du conduit. La chute dans le noir est interminable. Lorsqu’un rond lumineux apparaît sous leurs pieds, ils freinent de toutes leurs forces avant d’atterrir dans un bac de poissons qui amortissent leur chute. Lena est prise d’un fou-rire.
-         Waouh ! Je n’ai jamais connu une sensation comme celle-ci !
-         Et moi, je n’ai jamais entraîné de femme dans une situation aussi, aussi… incongrue ! Rien de cassé ?
-         Non, juste une peur bleue et quelques ecchymoses... Et toi ? Tu as le visage en sang.
-         Rien de grave : juste des coupures superficielles.

Sur les parois de la cuisine, un fragment de plaque en émail est accroché. Même si elle est très abîmée, on peut y lire « R EIF ». Du regard, Lena interroge son compagnon.
-         Oui, c’est de là que vient le nom de la plateforme. On a retrouvé cette plaque dans un tunnel, tout près d’ici.

Ils sont interrompus par des bruits de pas. La porte s’ouvre à la volée. Un groupe d’hommes casqués fait irruption dans la cuisine.
-         Fli, on te croyait perdu ! Qui est cette femme ?
-         Je vous présente Lena, une réfugiée qui a dû fuir devant les Barbs. Elle nous a donné des informations précieuses sur leur groupe d'avant-garde. Je m’en porte personnellement garant.
-         Si elle est sous la protection du conseiller Fli, je n’ai plus rien à dire. Pour le moment, il y a plus urgent : nous avons dû condamner l’escalier qui mène à Reif. Il risque d'être envahi par l'eau de mer d’une minute à l’autre. Nous nous apprêtions à faire de même avec la gaine à poissons et la conduite d'eau douce.
-         Il faut aussi prévenir le réservoir pour qu’ils ferment la vanne à leur niveau, ajoute Fli. L'eau stagnante risque de croupir dans les conduites et de contaminer l'ensemble de nos réserves.
-         Nous n’arrivons pas à les joindre, probablement une coupure de câble quelque part.
-         Alors, je vais y aller personnellement.
-         Tu t'es regardé ? Tu n'es pas en état d'y aller seul.
-         Je ne suis pas seul puisque Lena m'accompagne. Et puis vous avez encore largement à faire ici !
-         Toujours aussi tétu, Fli, ajoute le chef d'équipe avant de conclure souriant : me voilà rassuré sur ta santé mentale.

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Erik Vaucey

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