MCDaniel_300ptC'est très certainement la nouvelliste
située la plus au sud de toutes celles et tous ceux que j'ai interviewés.
Elle écrit dans de nombreux registres et gagne à être connue.

J'ai le plaisir d'accueillir aujourd'hui : Marie-Catherine Daniel

A la suite de l'interview, vous trouverez un texte inédit de Marie-Catherine
que j'ai l'honneur de publier ici : « La Fontaine au djinn »


EV
 : Bonjour Marie-Catherine. Tout d’abord, qui es-tu ?

MCD : Bonjour, Erik. Merci beaucoup de m’inviter sur ton blog.

Alors, pour me présenter : je viens de fêter un demi-siècle (de sagesse évidemment), je vis à la Réunion depuis une bonne vingtaine d’années avec mon amoureux, une trentaine de geckos et Proserpine-la-babouk IV (Avis aux fourmis et aux cafards : nous sommes donc 33 à monter la garde !). Je travaille à l’Université, et je fréquente assidument et numériquement les mondes de l’écriture et de l’édition. Notamment ceux de l’Imaginaire, mais pas que.

Je suis une lectrice boulimique depuis que je sais lire. C’est un peu pareil en tant qu’auteur : j’écris tout aussi bien des romans que de la poésie, en passant par les histoires pour enfants, et, bien sûr, pas mal de nouvelles.

EV : Depuis combien de temps écris-tu des nouvelles et qu’est-ce qui t’a poussé à en écrire ?

MCD : J’en ai écrit pour le journal de mon collège, ce qui remonte donc aux années 70 du XXe.  Cependant, jusqu’en 2006 je n’écrivais pas pour les autres, seulement pour moi ou pour les proches (profs de collège compris) à qui je destinais mes histoires.

En 2006, j’ai décidé d’écrire aussi pour les autres, c’est-à-dire avec l’idée de publier.  Cela nécessitait que j’apprenne à le faire, que j’apprenne comment raconter une histoire pour qu’elle soit effectivement entendue. Comment accrocher un lecteur inconnu, deux lecteurs, dix, beaucoup ? Comment « montrer » un décor, faire ressentir une atmosphère, dérouler une intrigue ? Comment mettre de la tension, apaiser, faire sursauter ?

Le format court permet d’expérimenter bien des envies en un laps de temps relativement bref et en n’ayant à gérer qu’un seul fil.

Cerise sur le gâteau : il y a pas mal d’appels à textes pour les nouvelles, ce qui signifie pas mal de chances qu’une histoire trouve revue ou anthologie à son pied.  C’est très motivant.

EV : On va croire que je radote si je souligne une fois de plus l'importance des appels à textes pour la promotion des nouvelles ;)
Quelles qualités trouves-tu aux nouvelles par rapport aux autres formes d'écriture ?

MCD : En tant qu’auteur, la nouvelle et son format synthétique représentent un challenge passionnant. L’intrigue exige d’être à la fois simple et percutante, on ne dispose que de quelques lignes pour camper les personnages et y accrocher le lecteur, le « monde » n’est qu’esquissé mais doit paraître consistant (un art d’autant plus difficile quand le dit « monde » n’est pas celui du lecteur). L’apprenti auteur que je suis adore relever ce genre de défis, et si, au fil de la pratique, les victoires deviennent plus courantes que les défaites, j’ai encore un long chemin à parcourir avant de réussir à appréhender toutes les saveurs scripturales que peut dégager un texte court.

En tant que lectrice, eh bien, ce sont les mêmes caractéristiques qui me plaisent. Sur le moment, je me laisse juste emporter par l’histoire. Ensuite, j’applaudis l’auteur de m’avoir télétransportée hors de mon île, fait rire, rager, écarquiller les yeux, pleurer, rire de nouveau, en l’espace de quelques minutes. C’est beaucoup d’émotions à la fois, les bonnes nouvelles !

EV : Quels sont les genres littéraires que tu abordes dans tes écrits ? 

MCD : Mes goûts en lecture sont très éclectiques et touchent quasiment tous les genres. Ce que je cherche habituellement, ce sont des fictions qui me sortent de mon quotidien, aux personnages humainement crédibles, avec un style adapté à l’histoire. On en trouve pour tous les publics et dans quasi tous les genres.

Mes écrits reflètent mes goûts. D’ailleurs, ils métissent souvent les genres. Par exemple, la novella « Rose-thé et gris-souris » relève de la littérature « blanche » parce qu’elle raconte la vie quotidienne d’une comptable, et de l’Imaginaire parce que l’un des personnages principaux est un chien (le point de vue est interne). De plus, j’y ai glissé une structure sous-jacente typique du genre romance.

Autres exemples, certains de mes textes, comme « Triple totem » et « La steppe de Yenislava », sont issus de recherches anthropologiques, mythologiques et historiques - la première histoire s’intéresse au Nord-Amérindiens pré-colombiens, la seconde aux tribus des steppes d’Asie Centrale, il y a 1600 ans. Dans les deux cas, j’ai mixé à ma façon les ingrédients scientifiques. Alors ces textes sont-ils  historiques ou Fantasy ? Au lecteur de choisir - s’il a envie de catégoriser.

(A noter, pour les âmes sensibles, que « La steppe » relève aussi clairement du genre horreur.)

Bref, je travaille plutôt sur les personnages, leur société, et à partir de thématiques – l’adolescence, la résilience, le métissage, l’écologie (au sens scientifique),... – qu’en me fixant un genre.

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EV : Comment te vient habituellement l’inspiration ?

MCD : Quand la cocotte-minute au fond de mon crâne se met à siffler ! L’écriture chez moi est au moins aussi douloureuse que jouissive. Mais c’est un besoin, et quand le manque arrive, prendre le stylo me soulage.

Quant à ce qui m’inspire... C’est dans la cocotte-minute, et elle est fermée puisqu’elle siffle. Tout ce que je sais, c’est que dedans, il y a mes expériences de vie, mes lectures, ma fascination pour l’humanité et l’éthologie en général, mes réflexions citoyennes, ma curiosité insatiable à propos de tout et n’importe quoi (aujourd’hui, je me suis demandée si un gecko pouvait survivre dans un lave-vaisselle en fonctionnement. Internet affirme que oui. Il est donc probable que Théodore sortait bien de la machine encore chaude quand, tout à l’heure, il m’a jailli entre les doigts.

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« La naissance de Théodore »  

 
Hum, « Théodore dans le lave-vaisselle », ça fait vraiment gore comme titre, non ? )

EV : Le pauvre petit chou ! ;)
Comment procèdes-tu pour écrire ?

MCD :  Mon point de vue « artisanal » sur l’écriture me fait souvent passer pour un auteur très technique, qui analyse et planifie tout. Eh bien, c’est tout à fait vrai... quand je n’écris pas, et quand je re-travaille un texte. A ces périodes-là je suis effectivement dans l’analyse et l’appropriation et/ou l’utilisation consciente d’outils d’écriture.

Mais quand j’écris un premier jet, je suis ce qu’on appelle une scripturale, une jardinière. Pas question de synopsis pour moi. Mon stylo court et je découvre personnages et intrigues, décors et péripéties, au fur et à mesure de ce qui s’inscrit sur le papier. Ou quasiment.

Pour une nouvelle, c’est généralement la première ou les deux premières phrases qui vont esquisser le personnage principal et le « monde ». Quelquefois je la destine à un AT particulier, donc j’ai un cadre thématique et une fourchette du nombre de signes à obtenir. Tout va découler de ces quelques indices. C’est là qu’est la magie de l’écriture pour moi. Je suis morte de trouille de tomber en panne, de partir dans les choux ou de m’éparpiller, de ne pas trouver de chute, de dépasser la limite de signes... Et puis, tout s’enchaîne, se structure. Je suis à fond dans mes personnages et leur histoire. Entre deux séances d’écriture, j’essaie de ne pas penser à eux ou, le cas échéant, de ne réfléchir qu’à leur déblocage immédiat et ponctuel, je ne veux pas me projeter trop dans la suite. Peur de m’ennuyer et de n’avoir pas le courage de continuer d’écrire si je n’ai plus rien à découvrir, envie de ressentir intensément l’émerveillement de la chute et du point final : wow, wow, wow, y en a dans cette cocotte-minute !

Oui, je l’admets, je suis amoureuse de mes textes au moment où je les termine.

Ensuite, j’attends quelques jours que la passion retombe, et que je puisse les travailler sans m’extasier toutes les cinq secondes.

Cette phase de relecture approfondie prend plus ou moins de temps selon la longueur du texte. Quand je ne vois plus rien à faire ou quand je me mets à haïr le texte – ben oui, la passion a ses hauts et ses bas – je le soumets à des bêtas-lecteurs (j’appartiens à un collectif d’auteurs/bêta-lecteurs, et nos collaborations sont extrêmement fructueuses).

Leurs retours me permettent de mettre au point une troisième version. Selon l’importance des modifications apportées je fais re-lire de nouveau, de façon approfondie ou juste pour peaufiner les derniers détails et finaliser le texte pour soumission.

EV : As-tu une anecdote à raconter à nos lecteurs sur ta vie d’auteur ?

MCD : Les premières années de mon apprentissage d’écrivain, mes enfants vivaient encore à la maison. Je les conduisais à certaines de leurs activités, et je n’avais pas le temps de rentrer avant de devoir retourner les chercher. J’ai donc pris l’habitude d’écrire dans la voiture en les attendant. Or, ces cours avaient souvent lieu en fin d’après-midi et la nuit tombe très tôt sous les tropiques. Les lampadaires ne me procurant pas une lumière suffisante pour écrire sur papier (je préfère le stylo au clavier pour le premier jet), mon mari m’a offert une lampe de poche frontale. « Rose-thé et Gris-souris » a ainsi été entièrement composée sous les regards un peu surpris de passants rentrant chez eux après le travail.

EV : J'imagine assez facilement leur surprise :)
Quels conseils donnerais-tu à celui qui voudrait écrire des nouvelles ?

MCD : Qu’il se lance !  Et, s’il se sent seul, qu’il n’oublie pas que nous sommes des milliers de nouvellistes en France à se poser les mêmes questions, éprouver les mêmes doutes, ressentir les mêmes joies. Sur le Net, il existe plein de forums dédiés à l’écriture où l’on peut partager tout ça.

EV : ET que conseillerais-tu à un lecteur de nouvelle ?

MCD : Hum, c’est plutôt moi qui apprécierais qu’il me dise ce qui cloche ou fonctionne dans mes textes.

EV : Quelle est ton actualité de nouvelliste?

 MCD :

  • « Triple totem » déjà publiée dans « Chants de totems » aux éditions Argemmios,  vient d’être rééditée dans une anthologie caritative, « L’Imaginaire se mobilise », aux éditions Mythologica. Il s’agit de l’histoire d’une jeune Amérindienne en quête de son identité, sexuelle en particulier.
  •  « La steppe de Yenislava » va sortir dans quelques jours dans le n°120 du fanzine québécois « Horrifique ».  Son accroche pourrait être :« Oumlaï le Tarpanoï a conquis de haute lutte une magnifique épouse Dogane. Tengger, le Ciel de la steppe, ne peut que bénir leur union. 

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Sont aussi à paraître chez Mythologica, sous forme de nouvelles numériques vendues à l’unité :

  • « La Caverne des Centaures mâles » (1ère édition dans « Les Héritiers d’Homère » aux éditions Argemmios),
  • « L’envol des cerfs, le chant des cygnes » (du post-apocalyptique chamanique, si j’ose dire).

EV : Et tes projets ?

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MCD :

  • J’ai quasiment terminé « Passages dangereux », un recueil sur les adolescences difficiles. Certaines des nouvelles sont déjà parues (« Triple totem », « La Caverne des Centaures mâles », par exemple), d’autres sont inédites.
  • Je n’ai guère le temps de m’en occuper ces temps-ci, car, depuis 2 ans, je travaille essentiellement sur « Les contes un peu cruels de vies ordinaires », une projet de série de novellas/romans courts indépendants les uns des autres, mais traitant tous de thématiques sociales à travers des personnages qui pourraient être vous, moi, ou un de nos voisins.
  • « Rose-thé et gris-souris » (publié aux éditions Les Roses bleues, puis chez Milady/Bragelonne), en fait partie. On y rencontre une comptable et un chien errant qui décident chacun à leur façon de se reconstruire une famille.
  • « Quartier Tarés » se déroule dans une ville dévastée par la pollution. En voici le résumé, type 4e de couverture :

Il y a 30 ans, Quartier Tarés s’appelait la cité des Lilas et les gens avaient les mêmes droits que les bons citoyens, y compris celui d’être soignés gratuitement. On survivait longtemps aux truc-cides, et les mômes étaient plus nombreux, plus viables et moins débiles.

Depuis que papi est mort, Pedro ne pense guère à un passé qu’il n’a jamais connu. Il a d’autres soucis : les rats qu’il piège sont de plus en plus rares et difformes, et Chameau, son fils, a besoin de viande pour lutter contre son anémie. Il va falloir se décider à aller chasser du côté de la Grande Décharge. Elle est tellement contaminée que la nuit, elle teinte le smog d’un halo verdâtre.  Pauline la pute dit qu’une seule heure là-bas, et tu meurs dans l’année. Mais Pauline a été une bonne citoyenne, elle ne sait pas vraiment à quel point les tarés sont coriaces.

Elle est en soumission actuellement.

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« Quartier Tarés » illustré par « Toxic Rat » de Banksy (photo : Tim Fuller, LCC)  

  • « Entre troll et ogre » en cours d’écriture. Il s’agit d’une métaphore sociale assez sombre :

« Dans un monde technocratique et en guerre dominé par les ogres et les goules, Arsouille, un vieux troll,  part à la recherche de son frère. »

EV : Peut-on trouver certains de tes textes sur le web ?   

Tu veux dire gratuitement ? Eh bien, disons :

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EV : Où peut-on te retrouver ? 

EV : Merci beaucoup pour ta visite. La prochaine fois que je fais une virée dans l'archipel des Mascareignes, je te fais signe ;)

 


Marie-Catherine Daniel nous propose une nouvelle inédite,
où l'on retrouve l'atmosphère des 1001 nuits
dans un contexte bien plus contemporain...
Bonne lecture :)

 

LA FONTAINE AU DJINN

 

Le bermuda retroussé en short, Abdelrahman dévale pieds nus les ruelles encore obscures de la médina des bouchers. Ses savates dans une main, la jolie boîte à gâteaux dans l’autre, son trousseau de clés cliquetant à son cou, il court. Les pavés inégaux et les murs décrépis disparaissent, l’odeur âcre de la viande de mouton se transforme en parfum de sable compact et de sueur fraîche. Le sprinter bondit coudes au corps, jambes de gazelle, léger et puissant comme le vent. Le stade est bondé, les yeux des caméras du monde entier ne le lâchent pas. Il puise dans l’enthousiasme de ses admirateurs son incommensurable vitesse ; le sang qui bat dans ses tempes, la concentration exigée par la piste concentrent l’ovation du public en un murmure fervent : « Sirocco, Sirocco, Sirocco. »
En moins de 28 secondes et 32 dixièmes, il atteint le mur du quartier.
La brèche à escalader le métamorphose en bouquetin des montagnes. Agile, rapide, les sabots insensibles aux aspérités des briques éboulées (si ce n’est un petit bêlement de surprise pour une écorchure plus piquante que les autres).

Hélas, l’obstacle franchi, son élan se brise, et c’est un Abdelrahman grimaçant qui se glisse dans l’ancienne médina des teinturiers. Les efforts trop intenses de Sirocco et du bouquetin ont, une fois de plus, outrepassé les limites du pied droit. Le pied bot. Il flambe d’élancements trop cruels pour que le garçon puisse autre chose que boiter bas, les sueurs froides remplacent celle de la course.
Cependant, pas question de s’arrêter. Avec l’aube, le muezzin chante. Les premiers bruits de réveils s’échappent des moucharabieh qui surplombent les venelles. Dans les cours intérieures, la lumière doit commencer à chasser les ombres. Sous peu, lavés, habillés, le café au lait et les tartines avalées, les hommes partiront au travail.
Abdelrahman ne veut pas qu’on le voie passer, essoufflé, traînant sa jambe trop courte et son pied déformé. Il ne veut pas qu’on le voie entrer dans la maison de la Fontaine au djinn. Tous comprendraient ce qu’il vient y quémander, et pitié ou moqueries auraient un goût amer. Mais, bientôt, il ne craindra plus les regards : tous seront emplis de respect et d’admiration.

C’est sa troisième expédition en solitaire. La dernière, puisqu’il doit rendre aujourd’hui la clé en fer forgé de la massive porte d’entrée : la maison est vendue. Vendue grâce à Abdelrahman qui passe ses journées à proposer aux touristes de visiter les hôtels particuliers disponibles  au cœur des médinas moyenâgeuses de Marrakech. Il travaille pour son oncle, lui-même employé d’une agence immobilière de renommée internationale. Un bon boulot pour un gamin de treize ans, avec la promesse d’ici deux ans d’être embauché légalement. Alors, son anglais devenu aussi fluent que son français, son pied guéri, il obtiendra son visa pour Londres, Barcelone ou Paris. Là-bas... là-bas, il se fera un nom !
La réalisation de ses rêves ne fait plus aucun doute, depuis que la clé de la Fontaine au djinn s’est ajoutée au trousseau qui pend à son cou.
L’arrière-grand-père d’Abdelrahman, lui-même, a de ses yeux vu le pied du teinturier que le djinn a guéri. Toute l’enfance du garçon a été bercée par l’histoire de Hassan devenu le meilleur fouleur de tissu du quartier. Le fils handicapé de la maison de la Fontaine a découvert le premier qu’un djinn s’y était installé ; il lui a prodigué tout le respect que l’on doit aux esprits, et Allah a voulu que celui-ci ait le pouvoir de redresser les membres...

 ***

La première fois qu’Abdelrahman a contemplé la fameuse fontaine, il a été un peu déçu. Elle n’a rien de la magnificence bleue et blanche des vasques des palais des nobles. L’alcôve qui l’abrite est toute simple, la céramique crème et marron des mosaïques ne brille plus depuis longtemps, et les motifs géométriques sont de ceux qu’un apprenti carreleur sait réaliser. Sur les quatre arrivées d’eau, une seule possède encore un robinet, les autres ont été bouchées. Cependant, bien que la maison soit inhabitée depuis des années, des traces d’humidité sur la margelle et une flaque d’eau sur le sol attestaient que la fontaine avait coulé dans les heures précédentes. Le djinn habite toujours là ! Les éclaboussures étaient certainement celles de ses ablutions du matin. Le coeur du garçon s’est emballé.
Il a apporté des offrandes : une bonne part de sa semoule du soir, une orange, et une prière recopiée pieusement sur une page du plus beau cahier de sa soeur puis glissée dans un sachet de tissu lamé, chipé dans le coffre de sa mère.
Mais le lendemain : rien.
Le pied n’avait pas désenflé, les orteils ne s’étaient pas allongés.
Rien non plus le jour d’après, ni le suivant.
Abdelrahman, pourtant bien décidé à ne pas presser l’esprit, a alors estimé qu’il était temps de retourner à la maison de la Fontaine au djinn. C’est accompagné d’un couple de touristes anglais qu’il a découvert que ses cadeaux avaient été refusés. La semoule, envahie de fourmis, terminait de sécher, l’orange était pourrie, et l’Européenne a empoché la pochette en lamé, « comme souvenir ».
Le garçon s’est mis à la recherche d’une offrande plus apte à satisfaire l’habitant de la fontaine.

Vendredi dernier, l’occasion d’acquérir un vrai cadeau s’est miraculeusement présentée. Son oncle ayant permis la conclusion d’une vente a offert à la famille un repas princier pour fêter sa commission. Une grande assiette de couscous royal, toute la part d’Abdelrahman, a été déposée encore chaude sur la margelle de la fontaine : le garçon, le ventre mécontent mais le pied plein d’espoir, s’était éclipsé en pleine nuit de la fête familiale.
Mais le lendemain : rien. Le pied n’avait pas désenflé, les orteils ne s’étaient pas allongés. Rien non plus le jour d’après, ni le suivant.
Cette offrande-là non plus n’a pas été acceptée.
De plus, très mauvaise nouvelle, les Anglais achètent la maison.

***

Alors, hier soir, Abdelrhaman a pris tout son pécule, toutes ses économies pour payer le voyage jusqu’à Londres, Barcelone ou Paris. Il est allé à la pâtisserie Al Jawda, celle où Lalla Meryem, soeur du roi, a bu le thé il y a deux ans. Il a acheté les meilleures cornes de gazelle du royaume, des loukoums, des gâteaux au miel et un mille-feuilles.
Ils sont là, dans la boîte au ruban doré qui se balance dans sa main droite. Le carton a subi quelques chocs pendant la traversée de l’éboulis, mais il se décabosse facilement : ça ne se remarque presque pas.
Abdelrahman pose ses savates sur le seuil, ouvre la porte et pénètre dans la maison.
L’extrémité du couloir qui mène à la cour resplendit de la lumière rasante de l’aurore. Le garçon avance lentement, en claudiquant le moins possible. Il pense au chiffon dans sa poche, avec lequel il va nettoyer la fontaine où le couscous doit sentir mauvais.
Il entre dans le patio.
Il n’en croit pas ses yeux : sur la margelle, l’assiette est vide et propre.
Pourtant le pied d’Abdelrahman est toujours aussi bot.
Le djinn a pris l’offrande. Il n’a rien accordé en échange.
Dans la tête de l’enfant, l’arrière-grand-père conclut l’histoire d’Hassan « C’est ainsi qu’Hassan a obtenu du djinn, ce qu’il voulait. Mais, attention, Abdel, si un esprit prend tes cadeaux et ne te donne rien, c’est ton âme qu’il veut. Dans ce cas, fuis le plus loin possible. »
Sauf que le pilon de chair torturée ne permet pas de s’échapper. Sauf que le bruit des rêves qui se brisent couvre celui du coeur qui s’affole. Le djinn ne rira que plus s’il montre sa déception. Il doit déjà ricaner à le voir là, sans défense. Cela ne se fait pas d’accepter un cadeau et de ne rien donner en échange. Cela ne se fait pas de prendre l’âme de quelqu’un qui vous a nourri. Le garçon, aidé par la colère qui atténue la peur, fait face à la présence invisible.
Rien ne se passe.
Un long moment d’immobilité.
L’esprit ne se montre pas.
Alors, lentement, le menton tremblotant mais la tête droite, Abdelrahman se détourne et s’en va.
Il serre contre lui la boîte de gâteaux, n’oublie ni de fermer la porte à double tour, ni d’enfiler ses savates. La normale et la spéciale.
Dans les ruelles, il ne court pas. Il marche et il boîte.
Fièrement.
Il vient de vaincre un djinn, il peut défier quiconque le montrera du doigt.
Sauf qu’il n’y a aucun apitoiement ou moquerie dans les yeux des passants. Le garçon, avec sa boîte de pâtisseries, est un livreur matinal, un jeune qui travaille et mérite le même respect qu’eux tous.
Pour la première fois, Abdelrahman ressent cela avec certitude. Soudain, son pied lui fait beaucoup moins mal.

FIN

 


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A la suite de l'interview, vous trouverez un texte inédit de Danielle
que j'ai l'honneur de publier ici : « La bande au Léon »