profil Francis AshIl y a peu, je croisais le fer avec l'invité du jour
sur le sable du sixième tournoi des nouvellistes.
Cette finale fut des plus disputées.
Lorsque le gong signala la fin du duel,
j'ai découvert que sa nouvelle, « Mort Chronique »,
était la préférée du jury

et que c'était le vote du public qui permit,
d'une courte tête, à la mienne de l'emporter.

Le calme à peine revenu dans l'arène,
j'ai la grande joie d'accueillir aujourd'hui Francis Ash !

 A la suite de l'interview, vous trouverez un texte "introuvable" de Francis
que j'ai l'honneur de publier ici : « Le cercle des Nécrisses »

EV : Bonjour Francis. Peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

FA : Bonjour Erik, merci de m'accorder cette interview. Je suis tout simplement Francis Ash, auteur amateur de nouvelles et de romans. Je vis dans le Nord depuis toujours. Je sévis volontiers dans les domaines du fantastique, du thriller, mais aussi, de temps en temps, en SF et en Fantasy. Quand je n'écris pas, j'aime jardiner, pâtisser et jouer de la guitare.

EV : J'ai déjà salivé à plusieurs reprises devant les photos de tes exploits culinaires :)
Depuis quand écris-tu des nouvelles ?

FA : Cela va faire vingt-deux ans que j'ai rédigé la première. J'ai beaucoup écrit jusqu'en 1997, puis en pointillé jusque 2013. Depuis que je m'y suis remis sérieusement, j'en ai écrit une petite quinzaine, mais toutes ne sont pas présentables ☺

EV :  Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ta première nouvelle ?

FA : Ce serait une bien longue histoire à raconter ! Pour résumer, j'ai rejoint dans leur passion de l'écriture une bande d'amis. Après avoir lu leurs œuvres, j'ai eu envie de m'y mettre à mon tour. J'ai d'abord essayé d'écrire une série, mais ce format ne me convenait pas. C'est tout naturellement que je suis parti sur un format plus court, plus condensé, où je me suis tout de suite senti à l'aise.

EV : Quelles qualités trouves-tu à ce style littéraire ?

FA : La nouvelle permet de se concentrer sur l'essentiel. Une histoire, en général simple, peu de personnages, on va droit au but. Ça permet de concentrer l'énergie, les émotions, les sensations. Je compare souvent les nouvelles à des friandises, qu'on peut avaler sur le pouce quand on veut, ou qu'on peut enchaîner quand on fait une pause plus longue. Pour ma part, je les aime épicées !

EV : Quels sont les genres littéraires que tu abordes dans tes écrits ? 

FA : Essentiellement fantastique et thriller. La plupart du temps, j'aime partir d'une base quotidienne pour plonger le lecteur dans un univers imaginaire. Il m'est aussi arrivé d'écrire un peu de SF - vous pourrez vous en rendre compte avec « Plug-in, baby », qui sera publiée en même temps que les autres nouvelles du sixième tournoi des nouvellistes - et de la Fantasy.

EV : Comment te vient habituellement l’inspiration ?

FA : N'importe où et n'importe quand ! La plupart du temps, Muse me tombe dessus à bras raccourcis, sans crier gare et s'accapare mon esprit. J'ai aussi découvert que, sous le coup d'une contrainte, je peux forcer mon imagination à se manifester. Ça a été le cas pour « Mort Chronique », puisque cette nouvelle a été rédigée dans le cadre du match d'écriture des Imaginales 2014 en 1h45.

EV : Peux-tu nous en dire plus sur tes habitudes d’écriture ?

FA : Déjà, je n'écris jamais plus sur papier. J'ai trop de mal à me relire moi-même, et surtout, ça ne va pas assez vite au goût de Muse. La plupart du temps, j'écris dans mon bureau. Souvent en silence, parfois avec une musique comme celles proposées par Focus@will, qui m'aident à me concentrer quand j'en ai besoin. J'ai besoin de ça surtout au début d'un nouveau récit, quand je dois prendre mes marques.

Lorsque je suis lancé, immergé dans mon récit, je peux écrire un peu n'importe où. Médiathèque, salle d'attente, tout fonctionne tant que j'ai un clavier !

J'écris toujours mes nouvelles dans l'ordre. Je me lance avec une idée en tête qui peut être un décor, un personnage, une contrainte du genre "je meurs toutes les 30 minutes". Je suis toujours plus ou moins dans l'improvisation. La fin de mes récits m'est toujours inconnue jusqu'à ce que je l'écrive !

EV : A croire que tu es autant surpris des chutes que tu rédiges que tes lecteurs ;)
As-tu une anecdote à raconter à nos lecteurs sur ta vie d’auteur ?

FA : C'était en août 2014. Par la fenêtre, je voyais les gros nuages gris qui encombraient le ciel. La météo annonçait à peine 15 degrés. J'écrivais quelques-uns des derniers chapitres d'un roman, la scène se déroulait au mois de février. Pendant plus de deux heures, j'étais en osmose avec mon récit, mon décor, mon hiver. On y trouvait les mêmes nuages lourds. Quand j'ai levé le nez de mon clavier, pour aller travailler me semble-t-il, je me suis dit que je devais penser à prendre mes gants parce qu'il allait neiger dans l'après-midi !

EV : En somme, la nature n'a qu'à se plier à ton imagination ! Que cela soit dit :)
Quels conseils donnerais-tu à celui qui voudrait écrire des nouvelles ?

FA : Tout simplement de se lâcher. Les mots viennent les uns après les autres, le récit se met en place de lui-même, la plupart du temps. Ce qui importe, c'est de transmettre l'émotion, de la manière la plus brute possible. De mon point de vue, ça passe par un premier jet spontané, pendant lequel on ne réfléchit pas. On se laisse embarquer par l'histoire, on abandonne les rênes à Muse et on la regarde faire. Ensuite, quand on a fini cette phase, on laisse reposer puis on se relit. Il y aura toujours des détails qui ne colleront pas, parfois même des aberrations. Peu importe, ça se rectifie. Mais l'émotion, elle, sera bien présente et les lecteurs la ressentiront.

EV : Et un conseil pour le lecteur de nouvelle ?

FA : Tout simplement d'en lire, de les savourer. Ce qui est appréciable avec les nouvelles, c'est qu'on peut picorer, passer d'un auteur à un autre, d'une anthologie à un recueil ou à un webzine. On découvre ainsi de magnifiques plumes.

EV : Qu’aimerais-tu ajouter ?

FA : Un grand merci à Aramis Mousquetayre et à toute l'équipe du tournoi des nouvellistes. Leur implication dans cette organisation est impressionnante, la mécanique est bien huilée, chapeau bas à vous tous !

EV : Je plussoie, évidemment :)
As-tu déjà été publié ?

  • « Mort Chronique » est paru dans AOC n°35, ainsi que les nouvelles de mes deux comparses de tournoi, Anaïs La Porte et Guillaume Fourtaux, sans oublier l'excellente Sylvie Laîné.
  • « Plug-in, baby », est paru dans Pénombre, édité par l'association Transitions avec d'autres excellentes nouvelles.

 AOC35  gandahar 3  penombres 6

EV : Où peut-on te retrouver ? 

EV : Merci Francis d'être passé nous voir. Au plaisir de te retrouver bientôt pour de nouvelles aventures !

 


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Francis Ash nous propose un joli texte relevant de la "'Dark Fantasy".
Il précise qu'il a déjà été publié en quelques exemplaires
que personne n'a jamais vu,
pas même son auteur ;)

Le cercle des Nécrisses

             "Ailis !"
             "Ealya !"        

            Les voix qui appellent les deux fillettes sont tristes, presque dépourvues d'espoir. Faughann regarde ces hommes, qui s'éparpillent entre les arbres, torche à la main. Tous sont venus à la demande de son père, Simeon. La nuit tombera dans moins de deux heures, maintenant. Ils cherchent ses deux sœurs et hèlent leurs noms, mais aucun ne semble y croire. Il sent encore le poids du regard du vieux Haenry sur lui, quand il a posé la main sur son épaule.

            — Ailis ! Ealya ! Répondez-moi les filles ! crie Faughann.

            Il a mis toutes les forces de ses vingt ans dans cet appel, que seules les roches répercutent. À une vingtaine de pas, entre les arbres, son père le regarde presqu'effrayé. Ses pieds se posent sur un lit de terre encore humide, de feuilles mortes que le vent n'a pas soufflées depuis d'innombrables saisons. Il évite les roches plates couvertes de mousse glissante. Autour de lui, les autres hommes du hameau continuent leurs appels dépourvus de force.

            Agacé par leur manque d'énergie, Faughann presse le pas, court au milieu des troncs, saute sur les racines. Il est déjà venu ici cet après-midi, il n'y a rien de plus à voir maintenant. Plus il sera loin d'eux, moins il entendra leurs voix. Moins il sentira la résignation dans leurs yeux. Ses petites sœurs ne peuvent pas avoir disparues. Il les retrouvera, elles ne sont sans doute pas bien loin.

            Il enjambe le ruisseau étroit avant tous les autres. Ce même courant d'eau, profond d'une poignée de centimètres, sur lequel Ailis construisait inlassablement des barrages avec des cailloux et des brindilles. Ealya, plus jeune et moins patiente, courait dans la clairière, ramassant toujours plus de bouts de bois. Quand elle s'essoufflait, elle regardait sa grande sœur les assembler, par des gestes précis. D'abord une pile de ces petits disques de pierre blancs et lisses, les plus larges en dessous. Puis des brindilles pour combler les trous et une deuxième pile de cailloux, pour tenir l'ensemble. Faughann les a regardées faire de nombreuses fois, admiratif devant la patience d'Ailis et l'enthousiasme intarissable d'Ealya.

            Ce matin, elles sont venues jouer ici, comme presque chaque jour quand Simeon n'a rien à leur faire faire. Pas question pour Faughann de les accompagner, il restait beaucoup de préparatifs à achever avant les récoltes. Son père et lui n'étaient pas trop de deux, mais les filles de onze et neuf ans ne pouvaient pas les aider. Le soleil était haut dans le ciel quand Simeon décida qu'il était temps de manger. Faughann vint chercher ses deux sœurs. Leurs traces de pas dans le sol étaient fraîches et innombrables, comme toujours. Mais les deux fillettes avaient disparues.

            Le sol devient plus vallonné dans cette partie de la forêt. La mousse est moins présente et il peut marcher sur les roches plates. Le jeune homme doit prendre appui sur les arbres pour monter sur la butte de terre humide et glissante. Il aimerait que ce point de vue dominant lui permette de distinguer un indice. Mais l'horizon n'est composé que de troncs, de roches, de ronces, de terre, de brindilles et de feuilles mortes. Au milieu serpente le ruisseau, plus profond ici qu'en lisière de la forêt. Les hommes du hameau le suivent, marchant au même rythme trop lent que tout à l'heure. Ils sont à une centaine de pas de lui, maintenant.

            Faughann n'a pas besoin d'eux. Il connaît la forêt mieux qu'ils ne l'imaginent. Plus jeune, il l'a souvent arpentée, bien avant que ses sœurs ne soient autorisées à s'en approcher. Avec Ergal, ils ont remonté le ruisseau jusqu'à trouver des cascades en plein cœur de la forêt. Plus d'une fois ils ont failli se perdre ou se blesser au milieu des ronces et des cailloux qui deviennent plus pointus. Mais ils ont toujours pu rentrer avant la nuit. Il aimerait qu'Ergal soit avec eux, mais son père l'a envoyé à l'armée, il n'était pas fait pour la ferme.

            Il ne doit compter que sur lui pour retrouver ses petites sœurs. Où peuvent-elles être, maintenant ? Et pourquoi sont-elles parties ?

           * * *

            — Elles ne s'aventurent jamais loin de l'orée, répond Simeon d'un ton froid.
            — Faut croire que ce coup-ci, elles l'ont fait, relance Gildar sans le quitter des yeux. Elles n'ont pas trouvé une cachette dans un arbre ou je ne sais quoi ?

            Simeon évite de le regarder, faisant mine de fixer ses pieds. Il connaît ces questions, il les a ressassées dans sa tête depuis le début de l'après-midi. Jusqu'à ne plus vouloir les entendre.

            — Non. Pas que je sache.

            Au loin, deux hommes appellent les filles presque en même temps. Toujours pas de réponse. Son fils est loin, maintenant. Faughann ne voulait pas que les hommes du hameau viennent avec eux deux pour cette battue. Quand la nuit tombera et qu'une douzaine de torches perceront les ténèbres, il changera d'avis.

            — C'est quand même bien bizarre, reprend Gildar. Ça commence à faire loin pour deux petites filles, par ici.

            À nouveau, il préfère ne pas répondre. Ils marchent depuis un peu moins d'une heure et ne sont pas assez nombreux pour couvrir toute la forêt. Il faudrait toute la milice du bourg pour y parvenir. Heureusement, Faughann a trouvé un bout de la tunique d'une des filles, leur permettant de déterminer une direction. Elles sont parties vers le nord, en direction d'une cascade dont Simeon ignorait l'existence. Son fils lui a avoué ses escapades avec Ergal pendant qu'ils cherchaient d'autres traces du passage des filles. En d'autres circonstances, il se serait probablement fâché. Au lieu de le gronder, il lui a juste demandé où elle se situait, ce qu'il y avait après la cascade et surtout s'il en avait parlé aux filles.

            Une voix l'arrache à ses pensées. Depuis sa gauche, on crie son nom. Gildar pose à nouveau sur lui son regard scrutateur. Il ne le quitte pas des yeux quand Simeon passe devant lui pour rejoindre les autres qui lui font de grands signes de bras. Les voix se taisent, les hommes s'immobilisent tandis que Simeon rejoint Ewan et deux autres qui observent une roche plate.

            Quand il y arrive à son tour, il voit la même chose qu'eux. Quelques gouttes de sang et un bout d'étoffe clair. Il ramasse le tissu et le compare à son propre vêtement. Aucun doute possible. Les regards des autres hommes se tournent vers lui, emplis de questions. Il se contente d'un hochement de tête.

            — Alors on est sur la bonne voie, lance Ewan d'une voix forte. On repart les gars et on ouvre les yeux !

            Simeon s'accroupit. Une longue branche court depuis un tronc penché jusqu'au bord de la pierre plate. Sa fille s'est coupée avec ce petit pieu pointu. C'est le deuxième bout de tissu qu'ils trouvent.

            — Elles devaient suivre quelque chose ou quelqu'un, dit Simeon à voix basse.
            — Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
            — Elles ne seraient jamais venues ici toutes seules. Et puis elles savent éviter les obstacles, les bords tranchants des outils, les coins de table. Chacune à sa manière.

            Un sourire nostalgique éclaire soudain son visage barbu.

            — Ealya saute partout, elle évite les coins de tables en bondissant. On dirait un chat ! Ailis, elle, est plus attentive, elle peut jouer dans la grange au milieu des outils en vrac sans en toucher un seul. Mais c'est pas leur genre de se blesser sur une branche qui traîne, complète-t-il après un court silence, tandis que son visage s'assombrit.
            — C'est leur genre de suivre des gens ou je sais pas quoi, à tes gamines ? relance Ewan intrigué alors que Simeon se redresse.

            Le père scrute à nouveau le bout de tissu, sourcils froncés. Il n'est pas simplement décousu, mais bien arraché, déchiré. C'est un tissu épais, acheté à bon prix au marché du bourg voilà de nombreuses années par sa veuve. Il sait qu'on n'arrache pas ces vêtements facilement.

            — Elles sont curieuses, mais toujours prudentes. C'est pas normal, répond Simeon.           

* * *

            Faughann coince le manche de sa torche entre son aisselle et son flanc. Il frotte les pierres qu'il a dans chaque main l'une contre l'autre. Des étincelles jaillissent sans enflammer le bout de tissu. Le jeune homme insiste pendant plusieurs minutes avant de parvenir à bouter le feu. Avec précautions, il reprend le bois à pleine main et tend la flamme devant lui. La forêt est aussi profonde que sombre, maintenant. Les cris des rapaces, au loin, le déconcentrent. La cascade ne doit plus être très loin, selon ses souvenirs. Peu à peu, il s'est laissé rattraper par les hommes qui accompagnent son père. Maintenant, avec cette torche, ils pourront le voir et le suivre. Un court instant, il lève la tête vers le ciel, cherchant en vain les étoiles.

            La nuit dernière, il était allongé auprès de son père et ses sœurs, la tête tournée vers les étoiles. Au loin ils entendaient la flûte du vieil homme qui jouait dans les près. Un vieillard sans âge, un muet qui ne peut pas dire son nom. Ses musiques douces et apaisantes, jouées sur un rythme lent les berçaient. Il flottait entre eux le parfum tiède d'un printemps infini, doux comme cette soirée là.

            Ces jours-ci, le vieux flûtiste s'est installé dans la prairie, au milieu des herbes hautes jusqu'aux genoux. Les fermiers du bourg lui amènent de quoi manger et boire, mais il dort à la belle étoile. Quand ils sont partis à la recherche des filles, il était toujours là, assis par terre. On ne voyait que sa vieille tête ridée, mangée par une barbe blanche sale qui dépassait des herbes. Il grignotait un bout de pain et les a regardés passer d'un œil triste. Faughann croit connaître ce vieux bonhomme depuis toujours. Il ne se souvient pas de la première fois qu'il a entendu le son de sa flûte. Les filles adoraient sa musique, il les a déjà vues danser autour de lui, arrachant un sourire ridé à son visage buriné.

            Son pied s'enfonce dans l'eau et l'arrache à ses songes. Le ruisseau fait plusieurs pas de largeur, ici. Comment se fait-il qu'il ne l'ait pas entendu plus tôt ? L'eau glacée lui fait reprendre pied dans la réalité. Au loin il entend le grondement de la cascade. Derrière lui, il voit les torches des autres hommes. Depuis plusieurs dizaines de minutes, plus personne n'appelle ses sœurs. Il avance vers la cascade en longeant le ruisseau, levant les pieds bien haut pour ne pas les prendre dans les racines des arbres. Les ombres que dessine la lueur de sa torche donnent un aspect terne aux pierres blanches. Les branches d'arbres ressemblent à des bras tordus aux mains innombrables. Un frisson remonte le long de son dos alors qu'il ralentit.

            Un murmure plaintif se fait entendre devant lui. Ce n'est pas la voix d'une de ses sœurs, le son est trop grave. Un souffle rauque. "Qui est là ?" lance-t-il à toute vitesse, sans articuler. Le râle devient plus fort, il répète sa question. La lueur de sa torche lui permet de deviner un mouvement contre le tronc d'un arbre. Avant de s'avancer plus loin, il regarde derrière lui. Une dizaine de halos lumineux le rassure, son père et les paysans du hameau ne sont pas loin. Il sort sa machette rouillée de sa ceinture et s'approche, recourbé sur lui-même.

            Une main ligotée contre le tronc s'agite. Elle est noircie par la saleté et la terre. Faughann fait le tour de l'arbre et s'avance près de l'homme. Il porte l'uniforme des miliciens du bourg, son casque dissimule son visage. Le sang de Faughann court plus vite dans ses veines, son estomac se serre soudain. Qui a pu attacher cet homme ici ?

            Quand il voit enfin son visage, il écarquille les yeux et manque de tomber à la renverse. Voilà des années qu'il ne l'a pas vu, mais il ne peut que le reconnaître. Son regard gris brille à la lueur de la flamme, le sang qui a coulé sur sa tempe scintille d'un éclat écarlate.

            — Ergal ! lâche enfin Faughann.
            — Il les a tous eus, répond Ergal d'une voix sifflante et faible. Ils n'ont pas voulu s'attacher.
            — Qui ça, qu'est-ce qui s'est passé ? le presse Faughann en coupant la corde qui le retient au tronc.
            — L'homme en noir… L'homme aux lucioles.

            À ces mots, Faughann plonge son regard dans celui d'Ergal. Ce nom lui dit quelque chose, mais il ne se souvient pas de quand et où il l'a entendu. Il lui semble même l'avoir prononcé. Un frisson l'envahit alors qu'Ergal s'affaisse au pied de l'arbre.

            — L'homme aux lucioles ? répète Faughann.

            Ergal hoche la tête. Un étrange sourire éclaire son visage, aussitôt suivi d'une grimace.

            — Tu te souviens ?
            — Non, répond aussitôt Faughann en examinant son ami.
            — Les lucioles, lui murmure-t-il. Elles scintillaient sur le tronc des arbres, au dessus des mousses.

            Une image s'impose alors devant ses yeux. Il revoit ces étranges lueurs ambrées sur les mousses vertes des arbres. Ergal et lui les pointaient du doigt. Ils s'approchaient aussi silencieusement que possible, aussi intrigués qu'émerveillés. Soudain, elles s'envolaient et tous deux les suivaient.

            — Oui, je les revois ! S'exclame Faughann.

            Il sent le sourire qui étire ses lèvres. Ergal le fixe durement.

            — L'homme en noir, murmure-t-il d'une voix grave.

         Des lueurs pâles fendent alors les ténèbres de la nuit. Quelques points lumineux virevoltent dans la direction des deux jeunes hommes. Faughann se tourne et sort sa machette.

            — Ne les regarde pas ! lance Ergal.

            Les lucioles tournent autour de lui, son regard ne les quitte déjà plus. Plusieurs d'entre elles dansent devant ses yeux, Faughann baisse son arme. Ses souvenirs remontent plus nettement dans son esprit. Ergal et lui ont suivi ces insectes merveilleux jusqu'au sommet de la cascade. Une silhouette de ténèbres, vêtu d'un manteau sombre et mité se tenait de l'autre côté.

            Les cris de douleur d'Ergal l'arrachent à ses pensées, il se tourne vers lui en un sursaut. Des dizaines de lucioles sont posées sur lui, il se débat en hurlant. Sur son front, la lumière que dégage un des insectes rougit. Faughann comprend qu'elle absorbe son sang, il s'approche pour chasser la luciole avec sa main. Son doigt se brûle au contact de l'insecte. Déjà les cris d'Ergal faiblissent, il ne se débat plus avec la même vigueur. Elles l'ont envahi partout où sa chair peut être atteinte, sur son cou, ses avant-bras et sur les blessures de son flanc. Dans un geste désespéré, Faughann vise la luciole qui orne le front de son ami d'enfance. Quand il frappe du plat de la main, elle s'envole avec grâce, irradiant d'une lumière rouge.

            Ergal pâlit, ses yeux se révulsent. Il tombe à genoux, ne pousse plus que des gémissements dépourvus de force. Faughann crie, agite sa dague dans l'air devant les lucioles pour les faire fuir, en vain. Il voudrait les arracher de sa peau avec sa lame, mais craint de blesser encore davantage le jeune milicien. Devant ses yeux, une nouvelle luciole attire son regard. Ses ailes fines et translucides émettent de petits vrombissements. Entre ses pattes, elle laisse s'échapper une poudre d'or si fine que seule la lumière de son corps permet de la distinguer. Les derniers souffles d'Ergal se perdent loin de son attention captivée par la créature. Il sent à peine la main de son ami d'enfance qui se serre contre sa cheville, puis la lâche. La luciole pivote sur la gauche, il la suit, bouche bée. Une trentaine d'insectes, le corps gonflé et rouge s'éloignent dans un bourdonnement grave.

* * *

             Simeon court aussi vite qu'il peut, son pas lourd l'essouffle. La lueur de sa torche est trop faible, il ne peut éviter de se prendre les pieds dans les innombrables obstacles qui jonchent sa route. Il trébuche mais se redresse. De sa main gauche, il prend appui sur les troncs tandis que sa main droite resserre son étreinte sur la seule lumière qui lui permette de ne pas crier sa frayeur. Les râles qu'il a entendus étaient atroces. Les paysans du hameau sont restés figés, mais il a trouvé la force de courir jusqu'ici. Sur le moment, il a craint que ce soit son fils. Il est certain que cette voix n'était pas celle de Faughann, mais elle provenait de la même direction.

            Le cœur battant à tout rompre, il s'arrête, son regard cherche la torche de Faughann dans la nuit, sans la trouver. Il crie son nom mais n'obtient pas de réponse. Il reprend sa course, son pied heurte un rocher. Cette fois, il ne peut éviter la chute. Son avant-bras gauche cogne une racine proéminente. Simeon pousse un bref cri de souffrance et parvient à ne pas lâcher son flambeau. Alors qu'il s'apprête à se relever, quelques lueurs ambrées déchirent les ténèbres de la nuit. Trois lucioles décrivent dans l'air des courbes, passent entre les branches basses des arbres. Il se redresse sans les quitter des yeux. Le spectacle qu'elles lui offrent captive son attention. Elles brillent comme des bougies volantes, et dansent autour de lui un ballet enchanteur. Chaque insecte laisse flotter une traînée d'or dans son sillage, tels de minuscules flocons scintillants. Un sourire béat étire son visage, Simeon oublie soudain sa peur, les cris qu'il a entendus. Son esprit tout entier est captif de ces sublimes créatures.

            Peu à peu, les lucioles s'éloignent de lui. Il se relève et marche dans leur direction. Un craquement de branche le fait se retourner. Deux autres hommes du village l'ont suivi. Bouche bée, ils observent aussi les insectes lumineux. En silence, les trois hommes avancent, d'un pas soudain léger. Le mugissement de la cascade résonne au loin.

            Soudain, le son aigu et perçant d'une flûte résonne au milieu de la forêt. Sa mélodie est douce, suave et enivrante. Simeon s'arrête pour mieux l'écouter. Cette musique lui est familière. Devant lui, les lucioles accélèrent, leur lueur faiblit. Il tend la main vers elles, comme pour les rattraper, mais elles s'éloignent à tire d'ailes, alors que la musique de la flûte retentit plus fort. Il se tourne vers les deux hommes du village, tous se regardent, abasourdis.

            Bientôt, la musique s'arrête aussi subitement qu'elle a commencé. Les trois hommes se rejoignent, chacun dévisageant les autres.

            — Les lucioles ont disparu, lance Anrai, un jeune homme blond dont les cheveux trop longs mangent les sourcils.
            — On les suivait, reprend Simeon. On aurait pu les suivre longtemps si on n'avait pas entendu la flûte.
            — C'est le vieux, répond le blond. Je suis sûr que c'est lui, je l'entends chaque soir.

            Simeon acquiesce et se retourne en direction de la cascade.

            — Il faut retrouver mon fils. S'il a suivi ces bestioles…

            Il interrompt sa phrase et sa pensée. Maintenant, il comprend ce qui a attiré ses deux filles, pourquoi elles se sont aventurées au cœur de la forêt.

* * *

           Faughann saute sur le dernier rocher, dans le mugissement tonitruant des eaux. Il descend d'un pas léger les roches pointues et laisse la puissante cascade derrière lui. Une dizaine de lucioles danse maintenant au milieu des ténèbres. Leur lumière semble plus puissante que jamais. Sous ses pieds, les rocs laissent place à une terre argileuse et humide. Un étroit chemin ocre se dessine. Les arbres semblent plus rares, plus chétifs que de l'autre côté de la cascade. Les insectes accélèrent et Faughann peut les suivre sans crainte.

            Happé par le chemin d'or, il ne se rend plus compte du temps ni de la distance. Les grondements furieux de la cascade ne sont plus qu'un souvenir dans son esprit quand il aperçoit le large cercle de pierre au bout du sentier. Deux silhouettes blanches, entourées de lucioles sont assises sur la roche. À mesure qu'il s'approche, son esprit s'éveille. Ailis. Ealya. Ses petites sœurs sont là, émerveillées par la danse hypnotique des insectes. Ealya tend sa main et une luciole se pose sur sa paume. Elle est plus grosse qu'un pouce d'homme, son corps rond chargé de lumière est porté par deux grandes paires d'ailes, semblables à celles d'une libellule.

            À son tour, il a franchi le cercle de pierre. La roche est polie, incrustée de symboles étranges. Ailis le reconnaît dès qu'elle tourne la tête et se lève pour se jeter dans ses bras. Faughann la serre contre lui, heureux de la trouver saine et sauve, puis s'approche d'Ealya. La luciole est maintenant posée sur le dos de sa main, au plus grand plaisir de sa sœur cadette. Son regard brille avec la même intensité que le corps de l'insecte et un large sourire fend son visage.

           L'espace d'un instant trop court, l'image d'une luciole rouge posée sur un front traverse son esprit. Ses yeux clignent brièvement, puis le souvenir s'affadit, remplacé par une fine poudre d'or qui voltige devant ses yeux.

            — Ce sont des fées ? demande Ealya alors que la luciole semble s'assoupir sur elle, l'intensité de sa lumière variant comme pour indiquer ses respirations.
            — Je ne sais pas, répond Faughann. Sûrement !
            — Ce ne sont pas des fées, leur répond une voix grave venue de la forêt.

            Les trois visages se tournent vers les arbres dont ils devinent à peine les contours. Une silhouette ténébreuse avance, à peine visible au milieu de deux arbres rabougris. Un grand manteau noir foule le sol de terre. Une ample capuche masque le visage de l'homme qui vient de leur parler, les manches trop longues de son habit dissimulent ses mains.

            — Elles sont des Nécrisses, poursuit-il. Et vous êtes leurs invités.

            À ces mots, les regards des filles scintillent de bonheur. Pourtant, Faughann ressent une étrange impression de déjà vu qu'il ne parvient pas à identifier. Cette silhouette lui est aussi familière qu'étrangère, mais ce grand cercle de roche marron, strié de traits qui convergent vers son centre, orné de gravures, lui est inconnu.

            — Et vous, qui êtes-vous ? demande-t-il à l'homme au manteau d'une voix crispée.
            — Je ne suis que leur humble messager, celui qui peut exprimer leurs pensées. On me nomme Corian.
            — Vous êtes un mage ? demande alors Ailis, comme ceux de Sullis ?

            Un léger rire provient de Corian, flottant dans les airs comme s'il émanait de la forêt toute entière.

            — Un mage, oui. Mais pas comme ceux de la capitale. Tu n'es jamais allée à Sullis, n'est-ce pas ?
            — Non, répond la fillette, mais il parait que c'est si beau…
           — Sullis est la plus belle ville de ce monde. Mais sache que le pays des Nécrisses est encore bien plus joli, répond Corian. C'est un monde magique, elles y vivent par milliers. Et quand elles volent autour de toi, tu as l'impression d'être inondée par la lumière de dizaines de soleil. On ne se sent nulle part aussi bien.

         Ailis reste bouche bée, Faughann ne peut s'empêcher de sourire en la voyant si radieuse. Une Nécrisse passe devant elle, à quelques centimètres de son visage. Pendant quelques secondes, elle peut observer les yeux, composés de centaines de facettes noires de l'insecte, chacune d'elle lui renvoyant son propre reflet sous un angle différent. Puis, la luciole décolle, déversant dans son sillage sa poudre dorée.

            — Voudriez-vous visiter leur pays ? relance alors Corian.
            — Oui ! répondent en chœur les deux filles.

            Faughann suit des yeux la même luciole qu'Ailis. Un frisson monte soudain sur sa peau. Une fois encore, l'image d'une Nécrisse irradiant d'une lumière rouge vive s'immisce dans ses pensées. Son regard se tourne vers Corian, puis s'égare sur un des arbres qui l'entourent. Son tronc semble desséché, flétri. Les quelques branches qu'il distingue sont acérées, dépourvues de feuilles. Une luciole virevolte alors devant ses yeux et décrit de petits cercles d'or. Ses paupières papillonnent, un sourire radieux l'anime à nouveau.

            — Et toi, mon garçon ? lui lance la silhouette noire.
            — Oui, je veux bien, répond-il sans se détourner de la Nécrisse qui danse devant lui.
            — Alors, préparez-vous au plus beau spectacle de vos jeunes vies.

            À ces mots, Corian écarte les bras. Des ténèbres profondes surgissent des centaines de Nécrisses. Leurs corps lumineux éclairent la forêt, dévoilant une terre sèche, des herbes jaunies, des arbres morts et désolés. Pourtant, les yeux de Faughann sont captivés par les lumières qui viennent vers eux, les liserés d'or que les lucioles tracent dans les airs. Le reste semble n'exister que dans son imagination.

* * *

             Ils ne sont plus que cinq hommes à franchir la cascade. Selon Ewan, Gildar a convaincu les autres de ne pas aller plus loin en pleine nuit et d'attendre le lendemain. Simeon bouillonne de colère envers le vieil homme, mais il veut avant tout retrouver son fils et ses filles.

            La lueur de leurs torches leur parait plus faible quand ils posent le pied sur la terre jaune. Tout leur semble plus sombre. Les rapaces ne chantent plus. L'air s'est refroidi.

            — Quelqu'un a déjà marché jusqu'ici ? demande Simeon d'une voix inquiète.

            Le visage crispé d'Ewan lui répond en tournant de droite à gauche. Les trois autres murmurent un "non" mal assuré.

            — Est-ce qu'on est seulement certains qu'ils sont venus ici ? relance Ewan.
            — C'est vers la cascade que les lucioles se sont envolées, répond Simeon. Et il n'y a qu'ici qu'on pouvait traverser.
            — Mais qui te dit qu'elles ont traversé ? Elles n'ont pas besoin de suivre les sentiers, ces bestioles, après tout.

            Simeon se tourne vers Ewan et s'immobilise. Sa main se crispe plus fort sur sa torche.

            — Écoute Ewan, si tu veux rentrer, tu peux. Et pareil pour vous autres. Si je dois retrouver mes enfants seul, je le ferai.

            Tour à tour, il les regarde. Son souffle lui semble glacial et son cœur tape trop fort dans sa poitrine. Ils sont aussi tendus que lui, angoissés. Sa colère se dissipe un peu quand il reprend.

            — Mais je crois bien qu'ils sont allés par là, alors moi, je vais par là.
           — On est avec toi Simeon, répond aussitôt Anrai en balayant sa tignasse blonde d'un revers de main. Moi aussi j'ai vu ces bestioles, poursuit-il en se tournant vers Ewan, et je crois bien qu'il a raison.
            — J'aime pas cet endroit, répond aussitôt Ewan. Il me fout la chair de poule.

           Chacun éclaire alors le sol, ce chemin de terre ocre encore un peu humide, les herbes de plus en plus disparates, l'absence de mousse. Le décor qui se dévoile à eux n'a plus rien de commun avec la forêt dense de l'autre côté de la cascade. Simeon n'aime pas non plus cet endroit. Mais si ses enfants y sont, il doit l'arpenter jusqu'à les retrouver.

            — Avançons encore, propose Anrai. Peut-être que ça s'améliore après. Puis on finira peut-être par voir d'autres lucioles.

           Simeon lui adresse un hochement de tête et reprend sa marche. Bras tendu devant lui, il lui semble que sa torche n'éclaire qu'une noirceur sans fin. Seul le sentier de terre ocre est clairement visible. Pas après pas, alors que le mugissement de la cascade s'éloigne de leurs oreilles et cède la place à un silence pesant, ils avancent. Simeon sent les muscles de ses épaules se tendre un peu plus chaque seconde. Soudain, au loin, une lumière se lève, semblable à un brasier. Des arbres défigurés, secs et effrayants se dévoilent au milieu d'une lumière d'ambre. La terre est devenue sèche, à peine garnie de quelques herbes jaunes et tombantes. Simeon sent sa gorge se serrer devant ce spectacle macabre et manque de lâcher sa torche.

            Une lueur se détache, filant vers eux. Il reconnaît cet éclat ambré.

            — Une luciole ! Crie-t-il à l'intention de ses compagnons. Surtout ne la regardez pas !

            Simeon cache ses yeux derrière sa main gauche, ne se permettant que de voir ses pieds. D'un pas incertain, il avance. La lueur de la luciole éclaire maintenant son chemin. L'insecte maudit approche de lui.

            — Ne la regardez pas ! hurle-t-il à nouveau.

            Soudain, une musique vient couvrir le son affaibli de la cascade. La flûte joue à nouveau. Aussitôt, la lueur s'éloigne à toute vitesse et Simeon ôte sa main de ses yeux. En un éclair il se tourne vers les paysans qui l'accompagnent. Tous quatre sont dos à lui, cherchant le vieux flûtiste qu'ils connaissent bien. La mélodie ne s'arrête pas, ils l'entendent de plus en plus distinctement. Chacun tend sa torche et une silhouette se détache bientôt des ténèbres. Toujours vêtu de son manteau troué, le vieil homme marche vers eux. Ses yeux sont fermés, ses deux mains dansent sur son instrument. Ils le regardent alors qu'il s'arrête à leur hauteur.

            Le muet leur fait juste un signe de tête, les incitant à poursuivre vers la lumière qui révèle cette forêt désolée. Puis, il porte à nouveau son instrument de bois contre ses lèvres gercées et reprend sa marche lente. La musique qu'il joue ravive le courage de Simeon.

* * *

           Les centaines de Nécrisses brillent comme autant d'étoiles devant les yeux de Faughann. Comme quand il les suivait dans la forêt, il lui semble ne faire qu'un avec elles, ne plus voir que ces insectes magiques. Il y en a tant qu'il ne parvient plus à les suivre. Tous se regroupent au dessus de leurs têtes, il se dévisse le cou pour ne pas les perdre de vue. Sans s'en rendre compte, il s'allonge sur le dos, son bras effleure la chevelure d'une de ses sœurs. Faughann ne tourne même pas les yeux pour voir si c'est Ailis ou Ealya qui s'est allongée près de lui. Une pluie de fines particules d'or tombe sur lui, produite par les centaines de Nécrisses qui dansent, sans cesse plus nombreuses. Il se laisse étourdir par leur bourdonnement grave.

            Petit à petit, sa vue se trouble. Il ne voit plus que des sphères lumineuses, des fils dorés et scintillants. Ses paupières deviennent plus lourdes, il sent qu'il va s'endormir. Le sol de pierre sous son corps devient aussi doux que la paille. Une nouvelle lumière, plus brillante encore que celle des Nécrisses, jaillit du sol. Il ne sent plus les cheveux de sa sœur sur sa peau. Le monde ne se résume plus qu'à un éclat d'ambre, il ne sait plus ni d'où il vient, ni où il se trouve.

            — Laissez-vous aller au sommeil des Nécrisses, lance une voix profonde et déformée. Quand vous vous éveillerez, vous serez chez elles.

            Son champ de vision s'étrécit, la lumière brille plus fort que jamais. Il pourrait dormir en quelques secondes, mais le spectacle est si beau qu'il lutte encore pour l'admirer.

            Une note de musique aigüe retentit au loin, à peine audible. Puis le long vrombissement reprend ses droits.

            Deux autres notes résonnent. Les lumières faiblissent.

 * * *

             Simeon et les paysans suivent le vieil homme. Les milliers de lucioles qui tournent au-dessus du cercle de pierre brillent moins fort à mesure que le flûtiste s'en approche. Sur la roche marron, trois formes dorées intriguent Simeon. Soudain, une silhouette noire apparaît devant eux. Deux lueurs bleues percent au travers de la capuche sombre qui cache ses traits. Pendant un bref instant, le flûtiste cesse de jouer, puis reprend sa musique.

            D'un geste vif, la silhouette balaye l'air de son bras droit. Aussitôt, l'instrument saute des mains du vieil homme et tombe sur la terre sèche.

            — Il est trop tard, Noën, lance l'homme au manteau.

            Le vieux mage, fait signe aux hommes de continuer vers le cercle de pierres. Puis, il tend la main vers sa flûte, qui se remet à jouer toute seule. De la manche de son vieux manteau usé il extirpe un nouvel instrument, taillé dans un bois blanc. Simeon hésite un instant, il voudrait aider celui qui l'a sauvé de l'emprise des lucioles. Lui et l'homme en noir ne se quittent pas des yeux, comme si rien d'autre n'existait. À son tour, Noën fouette l'air de sa main ouverte et la capuche noire qui masquait le visage de l'homme tombe.

            Son visage sec et émacié apparaît sous les yeux de Simeon. Ses pommettes saillantes soulignent la dureté de ses traits. Ses yeux brillent d'un bleu clair, trop vif pour être naturel. Une balafre blanche déchire son nez et le bas de son front. Il émane de cet homme une sensation malsaine, angoissante. Simeon ressent ce malaise qui lui commande de fuir, mais essaye d'y résister. Les autres hommes, déjà, marchent vers la grande pierre circulaire.

            — Ramasse la flûte et va chercher tes enfants, lui adresse une voix qu'il n'entend que dans son esprit. Tu n'as pas de temps à perdre.

            Abasourdi, Simeon regarde le visage de Noën, figé. Impassible. Son regard brille d'un éclat vert qu'il ne lui connaissait pas. Ses traits sont durs, tirés. Les sourcils blancs du vieil homme, froncés, lui donnent un aspect aussi effrayant que son adversaire. Tous deux sont des mages et, même s'il ignore presque tout d'eux, Simeon sait qu'il ne peut rien faire contre leurs pouvoirs.

            Il court alors vers l'instrument, qui continue à jouer sa mélodie, comme si une bouche invisible la lui insufflait. Quand il jette un dernier regard aux deux hommes, il croit voir de petits éclairs strier l'air entre eux. Ses enfants l'attendent sans doute là-bas, pense-t-il. La peur au ventre, il part en hâte vers le cercle de pierres, où les milliers de lucioles continuent à virevolter.

* * *

           La musique de la flûte est de plus en plus forte aux oreilles de Faughann. La mélodie lui parvient déformée, dissonante, presque assourdissante au milieu des bourdonnements des Nécrisses. Il voudrait porter ses mains à ses oreilles, mais il ne sent plus ses bras. Son regard reste captif des milliers de lumières d'ambre, des dizaines de fins filets d'or qui coulent sur lui. Les lucioles se regroupent au-dessus de lui, dessinant au cœur d'un ciel d'encre un visage féminin nimbé de lumière.

            Elle est une jeune femme, peut-être de son âge. Ses cheveux sont des liserés d'or, qui courent de son cou jusqu'à son visage. Sa bouche irradie de lumière, elle sourit. Ses yeux aux milles facettes le scrutent, lui renvoient l'image de son corps, allongé sur le roc, semblable à une statue d'or, brillant de reflets merveilleux.

            À ses côtés, Ailis et Ealya sont comme lui, immobiles, scintillantes. Les yeux de ses sœurs sont clos. Elles doivent déjà être chez les Nécrisses, dans un univers extraordinaire, songe-t-il. Un large sourire se dessine sur son visage tandis qu'une poudre d'or vient recouvrir son front. Le visage de lumière ne le quitte plus des yeux. Ses cheveux dorés tissent des liens qui l'attachent à elle, l'enivrent de beauté. Il entend à peine le son de la flûte, maintenant. Une voix crie "Faughann !" mais son esprit ne la reconnaît pas. Sans effort, ses paupières se ferment sur celle qui est sans doute la reine des Nécrisses, une déesse bienfaisante qui l'accueille, lui et ses sœurs, dans un monde qu'il imagine somptueux, étincelant et infini. 

* * *

             — Faughann ! crie Simeon à deux pas du corps de son fils.

            Il se tient au bord du cercle de pierre, figé. La flûte du vieux mage joue toujours le même air entraînant à quelques pas derrière lui, il l’a lâchée dès qu’il a reconnu ses enfants. Les lucioles ne fuient pas, cette fois. Elles restent en suspens dans les airs, formant un essaim gigantesque au-dessus du cercle de pierres. Ealya, changée en statue d'or, est allongée au centre, parfaitement immobile. Ailis, la tête posée contre la main de son grand-frère ne bouge plus.

            Envahi par la terreur, Simeon ne peut que les contempler. Ils sont si beaux ainsi nimbés d'or. Si immobiles aussi. Chaque partie de leurs corps est couvert, leurs yeux sont clos mais leurs regards étaient rivés vers les insectes. Sont-ils vivants ? Quelle magie les a frappés ?

            Des cris de douleurs retentissent soudain derrière lui. Il reconnaît la voix d'Ewan, lointaine. Pourtant, il ne peut se détourner des trois statues brillantes. Le bourdonnement des ailes des lucioles s'intensifie. Un éclair de lucidité le ranime, il doit les sortir de là. Malgré la peur qui le dévore, il se jette à quatre pattes sur le cercle de pierre et attrape le bras de son fils. Ses doigts se referment sur une poussière d'or qui s'éparpille dans l'air. Le bras de Faughann se désagrège, suivi de son torse. Bientôt, son corps entier se délite, ne laissant qu'un tapis étincelant sur les pierres brunes et un visage béat, intact. Le souffle coupé, Simeon voit alors une luciole sortir de l'œil gauche de son fils, avant que sa figure ne tombe en poussière à son tour.

            Il ne quitte plus l'insecte du regard, tandis que derrière lui les hurlements des paysans redoublent, masquant la musique de la flûte. La luciole vole un peu plus haut et Simeon redresse le buste, à genoux devant elle. L'insecte vole à hauteur de son visage, son regard aux innombrables facettes noires lui renvoyant l'image de son visage terrorisé.

            —  Faughann ? prononce-t-il d’une voix étouffée. Mon fils !

            Sous ces yeux, il croit discerner le regard marron de son enfant. Malgré ce corps luisant et velu, il est convaincu de voir le jeune homme qu’il a élevé.

* * *

            Corian toise Noën sans un mot. Son regard lance des éclairs bleus, son aura se répand autour de lui, invisible à l'œil humain mais aveuglante de puissance froide pour un mage. Derrière son adversaire, les lumières des Nécrisses se sont à peine affaiblies. La vieille flûte qu'il a confiée à Simeon n'est plus assez puissante pour les combattre, mais il ne pouvait pas lui confier son nouvel instrument. Il est sa seule chance d’arrêter le nécromancien.

            — Ton heure est venue, mon frère, lui lance Corian.
            — Tu ne pourras pas me tuer, tu le sais aussi bien que moi, lui répond Noën par la voix de l'esprit.

            Un rictus sombre répond à Noën. D'un geste lent, le nécromancien sort ses mains de son manteau. Striées de noir et pourvues d’ongles ciselés comme du granit, elles sont semblables aux arbres morts qui les entourent. Ses articulations déformées, comme des nœuds dans un tronc d'arbre, sont figées. Sans un mot, il strie l'air de sa main droite. Un arc de cercle violet translucide fuse sur Noën. Le mage s'écarte sur le côté trop lentement. Une fine griffe déchire son épaule droite, tandis que le nécromancien lui sourit. De sa main gauche, Corian réitère le même mouvement, mais cette fois le mage balaye son attaque d'un revers de main.

            Les yeux de Noën se mettent à briller plus fort dans le noir profond. Corian se fige alors qu'il s'apprêtait à frapper à nouveau. Le vieux mage profite de son attaque mentale pour brandir sa flûte blanche et la porter à sa bouche. La musique suraigüe qu'il joue tord Corian de douleur, l'obligeant à se recroqueviller sur lui-même en hurlant. Ses mains mortes se figent contre ses oreilles, dans un effort vain pour empêcher la mélodie stridente de parvenir à son esprit.

            Noën se tourne vers le cercle des Nécrisses. Les paysans fuient dans tous les sens. L’un deux se frappe la tête avec sa torche, un autre se protège les yeux avec ses mains en criant. Des centaines d'insectes sont agglutinés sur eux, semblables à des sangsues. Déjà, la plupart irradient d'une lueur orangée. Il est trop loin pour que la musique de son instrument les fasse fuir. Pourtant, il refuse de laisser ces pauvres hommes se sacrifier, la mort par morsure de Nécrisses est un des pires châtiments qui soit. Il n’a que trop vu ces images atroces quand il a découvert que ces magnifiques insectes étaient des voyageurs du monde de morts, voilà bien longtemps.

            Noën laisse son instrument s'écarter de sa bouche, la mélodie continue de jouer, toujours aussi puissante et agressive. Du doigt, il guide la flûte blanche en direction du cercle de pierres. Lentement, elle vole en direction des insectes qui commencent à s'éloigner des paysans. Il tourne alors son regard vers Corian. Son ample manteau noir demeure immobile. La capuche s'est rabattue sur sa tête et ses mains déformées ont à nouveau disparu sous les manches. Il semble que la musique est encore assez puissante pour paralyser le nécromancien, pour le moment. Noën voudrait tuer Corian, son frère. Il lui suffirait d’un seul coup au cœur. Mais leur sang commun le lui interdit, tout comme il a empêché le nécromancien de le tuer à de nombreuses reprises. Il a toujours été le plus fort.

            Alors qu'il se tourne à nouveau vers les humains, une douleur effroyable déchire son épaule droite, le forçant à baisser le bras. Sa flûte blanche, que plus rien ne guide, tombe au sol. La main rigide de Corian est fichée dans son épaule. Le nécromancien plonge son regard de glace jusqu’au cœur de son esprit. Le manteau noir et immobile n'était qu'une illusion.

            D'un geste sec, Corian extirpe sa main de l'articulation du vieux mage. La vision de Noën se brouille, son équilibre vacille. Il sent à peine les doigts de son frère quand ils lacèrent son épaule gauche. Le flûtiste chute lourdement et s'affaisse dans la terre sèche, incapable de lever les bras. Plus que tout, il veut sauver ces pauvres paysans qui l’ont nourri toutes ces années. Les Nécrisses ne doivent pas les emporter à leur tour. Il concentre le peu de forces qui lui restent dans le contrôle des deux flûtes. Les seules armes qui peuvent mettre les terribles lucioles en déroute.

            Corian comprend sa manœuvre et lui adresse un sourire noir. Le nécromancien se tourne vers la flûte blanche, et d'un geste vif la propulse au cœur des ténèbres, chassant les derniers vestiges d'espoir de Noën. Il ne sauvera pas ces cinq paysans, dont l'un d'eux a déjà perdu ses magnifiques enfants. D'un regard troublé, les larmes aux yeux, il observe Corian qui marche vers lui, nu, son manteau noir à la main. Celui-ci lui adresse un sourire presque amical, et s'agenouille à ses côtés.

            — Tu seras bientôt mort, mon frère. Laisse-moi couvrir ton corps pour le protéger des Nécrisses.

            Corian étend sur lui son manteau noir. Même si ses forces diminuent, le vieux mage sait qu'il ne mourra pas des blessures que son frère lui a infligées. Il fait abstraction de sa mise en scène et se concentre sur l'instrument qu'il a fabriqué jadis pour faire fuir les Nécrisses.

* * *

            Du visage d'Ailis et d'Ealya, deux nouvelles Nécrisses s’élèvent, brisant deux statues de poussière d'or qui jadis furent les filles de Simeon. Les trois insectes volent autour de lui, leurs corps étincellent de ce feu d'ambre qui les a tous envoûtés. Pourtant, il sait que ces créatures ailées sont ses enfants. Sa bouche s'entrouvre et prononce leurs prénoms à voix basse. Faughann est face à lui, Ailis vole à sa gauche et Ealya à sa droite.

            Lentement, les trois insectes s'approchent de lui, le bourdonnement de leurs ailes masque la mélodie de la flûte. Des sanglots le font trembler quand les corps velus des créatures entrent en contact avec sa peau. Est-ce une dernière caresse ? Un dernier au-revoir que ses enfants lui adressent avant de le tuer à son tour ?

            Simeon lève ses mains à hauteur de son visage. Il aimerait les serrer une dernière fois contre lui. Ses doigts effleurent les ailes des insectes. Les larmes chaudes et salées coulent et se perdent dans sa barbe grisonnante. La douleur déchire son cœur de père, son corps vacille sous ses sanglots. Il rouvre les yeux, incapable de savoir ce qu'il doit faire, maintenant. Autour de lui ne règnent que mort et désolation. Les quatre hommes qui l’ont accompagné dans cette folle nuit gisent à terre, le visage encore gravé du sceau de la souffrance.

             Un cri jaillit de sa gorge quand Faughann mord son front. Aussitôt, Ailis et Ealya commencent à dévorer ses joues. Leurs crocs sont semblables à des pointes de lance plantées dans ses chairs, les morsures de ses filles propagent leur douleur jusqu'à ses dents.

            D'un geste vif, Simeon se relève et sort du cercle. Son regard balaie les ténèbres qui l'entourent. Au milieu des arbres morts aux branches acérées, sur cette terre aride, il cherche la force de se battre encore. Des milliers d'autres insectes bourdonnent au-dessus de sa tête, menaçant à tout instant de se joindre au festin que ses enfants ont entamé.

            La flûte du vieil homme vibre, à quelques pas de lui. Malgré la douleur, il se précipite vers le bout de bois dont la musique s’est affaiblie. Dès qu'il l'attrape, ses enfants quittent son visage, arrachant des lambeaux de sa chair. Le souffle court, Simeon marche à reculons, brandissant l'instrument comme un ultime rempart face à sa propre mort. Puis, terrifié, il se retourne et court aussi vite que ses jambes le lui permettent. Le bourdonnement des insectes s'éloigne de lui, mais le son de la flûte faiblit encore. Où est passé le vieil homme, ce mage qu'il a pris pour un mendiant pendant toutes ces années ?

           Au cœur des ténèbres, à peine éclairées par les lucioles, il voit au sol le manteau noir de l'homme qui, tout à l'heure, leur barrait la route. Il croit voir au loin ses yeux grands ouverts, nimbés de leur éclat bleuté. Le visage émacié semble lui adresser un sourire cynique.

           "J'ai pris tes enfants", lui lance la voix sépulcrale du nécromancien.

            Le manteau s'agite d'étranges soubresauts alors que le rire de Corian résonne.

            Simeon accélère sa course. Dans un geste de fureur, il brandit la flute en l’air. D’un bond il se jette sur le tissu sombre et plante l'instrument au centre du manteau, en plein cœur. Un cri étouffé lui parvient. Le visage du nécromancien disparaît subitement, comme s'il n'avait jamais existé. 

            Le cœur battant la chamade, il arrache l'instrument du corps. La flûte n'émet plus aucune musique, son bec dégouline d’un sang encore tiède. Ses mains encore tremblantes de fureur écartent le tissu rêche, découvrant le corps du vieux Noën. Une large tâche rouge macule son abdomen. Désemparé, Simeon s'effondre sur le corps sans vie. Comment se peut-il qu'il ait pris ce vieux mage pour le nécromancien ?

            Un vrombissement sourd lui fait relever la tête en sursaut. Les Nécrisses fondent vers lui. Il porte l'instrument à sa bouche, et commence à jouer. Comme si ses doigts s'animaient d'une volonté propre, ils dansent sur le morceau de bois, créant une mélodie aigüe et amère. Les lucioles s’écartent dans des bourdonnements précipités et fuient vers leur cercle. Interdit, Simeon cesse de souffler, mais la flûte joue encore, plus fort que jamais. Sans doute est-ce l’ultime présent du vieil homme, pense-t-il. Peut-être son esprit habite-t-il pour toujours son instrument. Alors il jure qu'il gardera cette flûte et reviendra ici, dans cette forêt maudite, combattre les Nécrisses.

            Tapi dans les ténèbres d'un arbre, invisible à ses yeux, Corian l’observe. Un large sourire fend son visage. "Bienvenue, mon nouveau frère de sang."

FIN


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