Melanie Fazi - vinciane verguethen -0905

© photo : Vinciane Verguethe


Pour les amoureux des chiffres, cette interview est la 49ème,
et oui, déjà 7 fois 7 interviews publiées.

Pour cette occasion, j'ai le grand honneur
de recevoir une invitée "VIP", écrivain et nouvelliste reconnue !


J'ai donc l'immense bonheur de recevoir aujourd'hui
[roulement de tambour]
Mélanie Fazi !

 

EV : Bonjour Mélanie. Tout d’abord, qui es-tu ?

MF : Vaste question… Je jongle entre plusieurs casquettes au quotidien. Je suis traductrice d’auteurs anglophones pour gagner ma vie – Graham Joyce, Lisa Tuttle, Brandon Sanderson pour en citer quelques-uns – et également auteur. Principalement nouvelliste, même si j’ai également publié deux romans (contre trois recueils de nouvelles), écrits un peu par accident à partir de textes courts qui ne fonctionnaient pas tels quels. Ma première publication de nouvelle remonte à 2000. En parallèle, je suis aussi passionnée de musique et chroniqueuse d’albums et de concerts pour le webzine Le Cargo, un autre type d’exercice d’écriture qui m’intéresse énormément.

EV : Je suis ravi de rencontrer une auteur qui donne la meilleure place aux nouvelles :)
A quel âge as-tu commencer à écrire ?

MF : Il y a plusieurs réponses à cette question. Ma première « vraie » nouvelle, celle que je considère comme le début de mon parcours, a été écrite à 17 ans. Mais inventer mes propres histoires est quelque chose que je fais depuis l’enfance, où j’alternais l’écriture et le dessin selon les phases. J’étais une lectrice boulimique et l’idée de pouvoir créer des histoires à mon tour me fascinait. 

EV : Et comment en es-tu venu à écrire ta première nouvelle ?

MF : Assez naturellement, en réalité. Je venais de renoncer au dessin, par frustration car je n’arrivais pas à faire ce que je voulais vraiment. L’envie de créer quelque chose était là malgré tout, et comme je lisais beaucoup de nouvelles fantastiques à l’époque, notamment les recueils de Lisa Tuttle (un de mes auteurs préférés) et les anthologies Territoires de l’inquiétude chez Denoël, j’ai eu envie de m’y essayer à mon tour. Ma première tentative était une sorte d’histoire de fantômes, assez rudimentaire et maladroite, mais j’ai eu envie de poursuivre et je me suis vite sentie très à l’aise dans ce format.

EV : Si j'ai bien suivi, tu as donc le bonheur de traduire maintenant un des auteurs préférés :)
Quelles qualités trouves-tu aux nouvelles par rapport aux autres formes littéraires et quelle place occupent-elles parmi tous tes écrits ?

MF : Une place majoritaire ; comme je le disais, j’ai écrit mes deux romans un peu par accident et je n’ai pas forcément très envie de revenir au format long. Ce n’est pas pour moi, tout simplement. Plutôt que de « qualités » propres aux nouvelles, je parlerais de spécificités. Beaucoup de gens ne se rendent pas compte que les nouvelles et les romans sont deux exercices très différents. Ce qui me passionne dans la nouvelle, c’est sa brièveté, sa concision. J’aime aussi son côté très allusif, le fait de pouvoir suggérer une situation en quelques lignes, présenter un personnage en un paragraphe, sans avoir besoin de développer sur des pages et des pages. Idéalement, quand on s’y prend bien, tout ça se déploie dans la tête du lecteur qui va de lui-même combler les blancs, projeter des images et des émotions sur les mots.

Je blaguais récemment lors d’une table ronde en disant qu’une nouvelle réussie était comme le Tardis de Dr Who, « plus grande à l’intérieur », mais je m’aperçois qu’au-delà de la boutade c’est effectivement ma vision de ce que doit être une nouvelle dans l’idéal. J’aime aussi son efficacité, et le fait de pouvoir, pour ainsi dire, l’embrasser d’un seul regard. Les développements et la longueur ne m’intéressent pas tellement. Et j’aime la façon dont une nouvelle permet de saisir un personnage à un moment précis de sa vie, un moment de crise ou de résolution, plutôt que de détailler toute son histoire. J’ai déjà entendu des lecteurs demander si ce n’était pas frustrant de se restreindre à un format court, mais à mes yeux c’est l’inverse : je trouverais extrêmement ennuyeux d’être obligée de développer au lieu de suggérer les choses de manière brève et percutante.

EV : Je n'aurais pas fait le lien de moi-même entre le Tardis et le genre de la nouvelle, mais cela me semble tout à fait pertinent !
Quels sont les genres littéraires que tu abordes dans tes écrits ?

MF : Quasiment toutes mes nouvelles relèvent du fantastique, ou du genre voisin de la « fantasy urbaine », mais toujours dans un cadre contemporain très proche du nôtre. J’ai une vieille fascination notamment pour les histoires de fantômes. Elles sont davantage axées sur les personnages, les ambiances, les émotions, la dimension humaine, que sur l’aspect horrifique du genre. Même si je reconnais que mes premiers textes étaient assez sombres. Je crois que je vais plus spontanément maintenant vers des choses un peu plus lumineuses.

EV : Comment te vient habituellement l’inspiration ?

serpentine

MF : C’est très variable, chaque texte a sa propre histoire. Il y a quand même plusieurs types de déclencheurs récurrents, comme le fait de vouloir partager une expérience personnelle que je n’arrive pas à expliquer aux autres et que j’essaie donc de leur faire ressentir. Dans mon premier recueil « Serpentine » par exemple, une des nouvelles est inspirée par l’expérience de mon premier tatouage, une autre par mon arrivée à Paris et mes tous premiers concerts, que j’ai vécus de manière très intense. Évidemment, tout ça est ensuite transformé et intégré à une histoire, mais l’expérience est là, entre les lignes. 

Parfois le point de départ est imposé lorsqu’il s’agit d’un appel à textes ou d’une commande pour une anthologie thématique. Je n’accepte que lorsque j’ai l’intuition que je peux trouver une manière personnelle d’aborder ce thème-là. On m’a par exemple demandé deux contes de Noël (parus sous les titres « L’arbre et les corneilles » et « Un bal d’hiver »), une nouvelle qui puisse évoquer les thématiques de Lovecraft sans nécessairement le citer (« Le Dit de la pleine lune »), ou des textes sur des thématiques très précises comme "Reines et dragons" (titre d’une anthologie parue chez Mnémos et pour laquelle j’ai un peu « tordu » le thème pour m’y adapter).

De manière générale, je ne suis pas quelqu’un qui commence par poser une intrigue. Je fonctionne par déclics successifs, par associations d’idées souvent surprenantes qui se produisent malgré moi. Si une idée paraît trop logique, c’est qu’elle n’est pas adaptée. Je n’ai pas énormément de prise sur cette partie du processus, qui est donc très lente. Je fonctionne beaucoup plus à partir de personnages ou de situations que d’intrigues.

EV : Cela doit souvent bouillonner sous ton crâne !
Peux-tu nous en dire plus sur tes habitudes d’écriture ?

MF : Dans la mesure où le développement des idées est la partie la plus longue du processus pour moi, je passe assez peu de temps à écrire concrètement. Pour le faire, j’ai besoin que les événements, les situations et leur déroulement soient extrêmement clairs dans ma tête. Je sais de manière assez instinctive quand le moment de me lancer est venu, et je sais que ça ne sert à rien de vouloir forcer les choses avant. Pour écrire, je me débloque généralement quelques jours – entre trois et cinq en moyenne selon la longueur et la difficulté du texte. C’est presque absurde quand j’y pense, alors qu’il me faut des mois pour développer l’idée… Parfois j’écris en musique quand certaines chansons sont associées au texte, parfois non. Je travaille à des horaires assez classiques, proches des horaires de bureau, et je suis plus indulgente avec moi-même que lorsque je traduis, car ça m’est beaucoup plus difficile. Ce n’est pas une course, l’essentiel est d’avancer malgré la peur de ne pas arriver au bout. Une fois le premier jet écrit, on peut se retourner pour regarder ce qu’on a fait et le retravailler, mais encore faut-il le terminer.

EV : As-tu une anecdote à raconter à nos lecteurs sur ta vie d’auteur ?

MF : Une anecdote ? Je ne sais pas trop. Des souvenirs, beaucoup, des rencontres, des retours sur mes textes qui m’ont énormément touchée… Et parfois des expériences un peu étranges, des gens dans les salons qui vous font des remarques un peu à côté de la plaque. Comme quelqu’un qui m’avait dit un jour en regardant mes livres : « Ah oui, c’est du fantastique votre truc ? C’est parce que vous êtes jeune, ça n’existait pas de mon temps. » J’en rigole après des années après.

EV : Ou alors, c'est que cette personne était vraiment très, très vieille ;)
Que conseillerais-tu à celui qui voudrait écrire des nouvelles ?

MF : C’est un peu compliqué car la situation éditoriale n’est pas idéale pour le format de la nouvelle. On nous répète à longueur de temps que ça ne se vend pas, que les lecteurs n’aiment pas ça, et il est assez difficile de placer un recueil de nouvelles chez un éditeur. J’ai eu énormément de chance à ce niveau. La question est de savoir si l’on veut vraiment s’obstiner à en écrire – et alors, on sait que ça ne sera pas évident – ou si l’on préfère y renoncer pour passer au roman, plus facile à placer. J’ai fait le premier choix parce que c’est ce que j’aime écrire, je ne l’ai jamais regretté, mais il faut savoir que ce n’est pas simple.

EV : C'est rassurant, pour les nouvellistes très amateurs, comme moi, de constater que de belles plumes comme la tienne privilégie par véritable choix ce type d'écriture :)
Et quels conseils donnerais-tu à un lecteur de nouvelle ?

MF : En rapport avec ce que je disais ci-dessus : si vous aimez les nouvelles, n’hésitez pas à le dire autour de vous, à en faire découvrir à d’autres lecteurs… Je suis plus que jamais persuadée que les lecteurs de nouvelles existent, qu’ils ne sont pas des exceptions comme on nous le laisse entendre à longueur de temps. La nouvelle et les recueils ont besoin de soutien, peut-être plus encore que les romans. J’aimerais tellement qu’on arrive un jour à sortir de cette hiérarchie qui place le roman par-dessus tout…

EV : Parmi tous les personnages auxquels tu as donné vie, il y en a-t-il un pour qui tu aurais un attachement particulier ? 

MF : Tous à la fois et aucun en particulier. C’est un peu différent de la situation du roman où l’on passe des mois en immersion avec ses personnages. J’ai un lien très fort avec les miens, mais je tourne très vite la page quand une nouvelle est terminée.

EV : S’il y avait un livre que tu as lu et apprécié et dont tu aurais aimé être l’auteur, ce serait lequel ?

MF : Curieusement j’ai plus souvent ce genre de réaction avec d’autres formes d’art ou d’autres médias. Comme par exemple le jeu vidéo Silent Hill 2 : le scénario est tellement riche, tellement intelligent et tellement proche de ce que j’aime profondément dans le fantastique, que je me suis dit après l’avoir terminé : « J’aurais aimé avoir écrit cette histoire. » S’il faut citer un livre malgré tout, pourquoi pas « Misery »de Stephen King ? Parce que c’est un de mes écrivains préférés, dont l’humanité et la virtuosité me bluffent régulièrement, et que ce roman est la plus belle déclaration d’amour que je connaisse à l’acte d’écriture.

Le-Jardin-des-silences-couv-def

EV : Quels sont tes écrits que tu recommanderais particulièrement à un lecteur qui ne te connait pas encore ?

MF : Un de mes recueils, déjà. Je suis moins satisfaite de mes romans. Beaucoup de gens commencent par « Serpentine », qui date de 2004 et qui est le livre qui a trouvé le plus d’écho chez des lecteurs à ce jour. À titre personnel, je suis très attachée à mon petit dernier, « Le jardin des silences », qui est paru chez Bragelonne il y a deux ans et depuis peu chez Folio SF. C’est celui avec lequel je me sens le plus en phase actuellement, celui qui reflète le plus ma vision du monde. Et sur un plan formel, j’ai l’intuition d’avoir un peu avancé, un peu évolué avec celui-là, d’autant que certains lecteurs m’en ont fait le même retour. 

EV : Où peut-on te retrouver ?

MF : Sur mon Site Web : melaniefazi.net

EV : Mélanie, un énorme merci d'avoir répondu favorablement à cette invitation et à de nous partager ainsi ta passion pour le genre de la nouvelle :) Bonne continuation, et à bientôt sur l'un ou l'autre salon !

 


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