11130123_10204719795899078_8797272603013607073_nLa nouvelliste de cette semaine est une auteur chevronnée.
On ne compte plus les prix qui lui ont été décernés,
et encore moins ses publications...

J'ai le plaisir d'accueillir aujourd'hui Emmanuelle Cart-Tanneur :)

 A la suite de l'interview, vous trouverez un texte inédit d'Emmanuelle
que j'ai l'honneur de publier ici : « La balle au bond »

EV : Bonjour Emmanuelle. Si l'on excepte l'auteur, qui es-tu ?

ECT : Je suis biologiste, maman de 3 grandes filles et lyonnaise… entre autres !

EV : Depuis quand écris-tu des nouvelles ?

ECT : J’ai commencé à écrire des nouvelles en 2008, par curiosité, par défi ? je ne m’en souviens pas !
Mais l’obtention rapide d’un 1er prix à un concours a initié l’engrenage, et je n'ai plus cessé !

EV : Arrête-moi, si je me trompe, mais il s'agissait du 1er prix du "Village du Livre" à Fontenoy-la-Joûte, en Meurthe et Moselle, non ? 
Quelles qualités trouves-tu aux nouvelles par rapport aux autres formes littéraires ?

ECT : La nouvelle a des exigences que n’a pas le roman : concision, force, violence parfois… Pas de temps à perdre en digressions psychologiques ou en descriptions géographiques : du concentré d’émotion !

EV : Je constate que tu rejoins les nouvellistes qui évoquent les contraintes de ce genre, qui rendent l'exercice difficile, mais en font toute sa noblesse et sa beauté...
Quels sont les genres littéraires que tu abordes dans tes écrits ? 

ECT : En la matière, je pratique l’éclectisme ! J’avoue un faible pour les histoires surnaturelles, mais pas SF : je préfère la poésie d’une apparition inexpliquée à la description d’un vaisseau spatial. Par ailleurs, la vie m’a apporté quelques expériences que j’ai tenté de partager partager au travers de publications bien différentes.

EV : Te voilà complémentaire avec nombre de mes invités qui explorent la SF en tous sens.
Comment te vient habituellement l'inspiration ?

ECT : Mystère… !

EV : A défaut, de savoir d'où te vient tes idées ;), accepterais-tu de nous en dire plus sur tes habitudes d’écriture ?

ECT : Où j’écris ? J’adorerais, comme certains « grantécrivains » le déclarent sur papier glacé, écrire partout, « dans l’avion, sur un coin de table de bistrot … » (je ne prends pas assez souvent l’avion et ai rarement l’occasion de traîner dans les cafés !) ; mais j’ai besoin de la même ambiance, à savoir : le silence et la solitude. Pas faciles à trouver !

Quand ? Quand je le peux… Il m’arrive de ne pas en trouver le temps pendant plusieurs semaines et puis soudain, 3 heures s’offrent à moi : alors je sais que je dois en profiter… même si parfois elles se révéleront totalement improductives !

Comment ? En général j’écris un « squelette », la structure, quelques phrases, et puis je l’habille, phrase par phrase. C'est souvent laborieux, parfois exaltant. Surtout vers la fin !

EV : C'est tout un art :) Aurais-tu une anecdote à raconter à nos lecteurs sur ta vie d’auteur ?

ECT : Je suis, depuis au moins 25 ans, une fan absolue de deux auteurs français, Philippe Jaenada (romancier) et Franz Bartelt (nouvelliste, Goncourt de la nouvelle 2006). J’ai rencontré le premier à l’occasion d’un salon (où je n’étais que visiteuse !) et ce fut déjà un grand moment mais quelques années plus tard, j’ai eu l’honneur et le plaisir de me retrouver à la même table de dédicaces qu’eux deux, lors d’un concours de nouvelles où nous étions tous les trois jurés ! Chose que je n’aurais jamais imaginée il y a 25 ans (ceci dit, je ne savais pas alors que j’écrirais un jour…)

EV : Heureusement qu'on ne connaît pas tout son avenir, il perdrait de son charme ;)
Quel conseil donnerais-tu à celui qui voudrait écrire des nouvelles ?

ECT : En lire !!! Beaucoup, d’auteurs différents et d’origines différentes : la nouvelle japonaise, la nouvelle américaine n’ont que peu en commun avec celles de Maupassant et pourtant…

EV : Et à un lecteur de nouvelle ?

ECT : Continuer à en lire, et privilégier les « petites » maisons d’édition qui continuent à les éditer – les « grandes » ne croyant pas, à tort, en l’intérêt du lecteur pour ce type de littérature. Peut-être cela changera-t-il ?

EV : Tu me donnes l'occasion de redonner un grand coup de chapeau qui aux "petits" éditeurs qui s'investissent, parfois à perte, en donnant leur confiance à de nouvelles plumes adeptes du texte court.
S’il y avait un livre que tu as lu et apprécié et dont tu aurais aimé être l’auteur, ce serait...

ECT : ...sans hésiter, « L’Écume des Jours », de Boris Vian. Lu à 18 ans et relu 3 ou 4 fois, je ne m’en lasserai jamais…

EV : Je comprends ton choix. J'ai par ailleurs trouvé très réussie son adaptation cinématographique par Michel Gondry en 2013. On y retrouve bien l'atmosphère surréaliste teintée de pessimisme de l'ouvrage. Pas plus tard que la semaine dernière S20 Benoit Camus Benoît Camus nous a proposé un texte qui se situe dans cet univers ;)
Mais revenons à toi ! Aurais-tu quelque chose à ajouter ? 

ECT : Juste un regret, le temps que je n'aurai pas pour lire tous les livres qui sortent chaque année, plus tous ceux qui sont déjà sortis et que j'ai ratés !

couv Et-dans-ses-veines-coulait-la-sève exode 

EV : Je sais que tu as déjà une bibliographie impressionnante ! Quels ouvrages nous conseillerais-tu ? 

leffervescence(1)2 le maître d'hotel, les beatles et moi couv bunker 

EV : Ah oui, les témoignages du Bunker ! Je crois bien que S20 Benoit Camus Benoît Camus (encore lui ;) ) et S20 Alain Emery  Alain Emery participent aussi à cette aventure :)
Où peut-on trouver certains de tes textes sur le web ? 

EV : Où peut-on te retrouver ? 

 EV : Merci beaucoup Emmanuelle pour ta visite. N'hésite pas à nous donner de tes nouvelles !


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Emmanuelle Cart-Tanneur nous propose
un texte inédit qui nous permet
de revisiter d'un oeil neuf
une certaine discipline sportive...

Je vous en souhaite une excellente lecture,
sourire aux lèvres de rigueur ! :)

LA BALLE AU BOND

            Avril.

            J'ai croisé Jacqueline hier ; en coup de vent, comme d'habitude. Enfin, je crois bien que c'était Jacqueline – elle ressemble beaucoup à Simone, et je ne suis pas sûre non plus qu'elle m'ait reconnue. Mais peu importe. J'ai toujours évité de m'attacher – on ne construit pas une relation sur des contacts si brefs – et je pense que nous sommes toutes dans le même cas. C'est pour cela que j'ai été étonnée, agréablement je dois le dire, de nous voir toutes engagées aussi solidairement dans le projet qui nous a réunies la semaine dernière.

            Je ne me rappelle pas qui a eu l'idée la première ; mais nous étions depuis longtemps, sans le dire, toutes d'accord sur un point : le mépris avec lequel nous sommes traitées, le manque de considération reçu au regard des services que nous rendons, depuis toujours, sur les courts.

            Huguette m'a interpellée, un matin, alors que je terminais une séance d'entraînement avec le coach. J'étais trempée, ébouriffée, et je n'avais qu'une hâte : aller me rouler tranquillement dans un coin. Mais elle m'a suivie, et est venue se poser juste à côté de moi. Elle dégageait une désagréable odeur de terre mouillée qui ne semblait pas l'incommoder, mais m'a fait reculer contre le mur.

-        Je ne sais pas ce que tu en penses, m'a-t-elle soufflé. Mais si ça continue, ça ne va pas pouvoir continuer. – Huguette n'a jamais été une grande oratrice, et après tout personne ne le lui demande. –  Avec Paulette, on a réfléchi : il faut faire quelque chose.

-        A quel propos ?

            Elle a soupiré, exhalant quelques grains de poussière brune que j'ai évités tant bien que mal.

-        Mais à propos de notre condition ! De ce qu'on exige de nous ! Ces allers-retours incessants, cette incertitude permanente ! Ne jamais savoir où l'on va atterrir ! Ne pas être informées de l'accueil qui va nous être réservé ! Passer notre temps en retours à l'envoyeur, quand nous n'avons pas la chance de nous retrouver hors-jeu... Rebondir, il faut savoir le faire, en toute situation, et je l'ai toujours dit... Mais cette fois, la coupe est pleine ! On en a assez !

            Je l'ai regardée avec circonspection : Huguette avait toujours été une impulsive, partant trop tôt pour arriver trop loin, échappant à tout contrôle quand on comptait sur elle pour conclure un échange. Mais elle avait peut-être raison cette fois-ci, et je me suis interrogée : qu'était réellement ma vie ? Avais-je jamais eu un but, sinon celui de terminer ma journée en ayant servi de mon mieux ? N'avais-je pas remarqué l'usure du temps, cette pâleur qui me gagnait par endroits, ces griffures indélébiles qui me conduiraient, tôt ou tard, à me voir abandonnée, délaissée au profit de plus jeunes et terminant ma carrière dans une MJC de province, ou pire, à l'arrière d'une 404 traînant une caravane usée ? J'ai repris mon souffle ; Huguette attendait, impatiente, mon accord et mon soutien. Je les lui ai accordés, sans trop savoir ce que j'avais à y gagner – mais une action commune serait l'occasion de fédérer nos forces, nous dont les performances individuelles semblaient si importantes.

            Huguette m'a donné rendez-vous pour le soir même, à dix-neuf heures, après la fermeture de Roland, derrière le court central : c'était l'endroit le plus accessible à toutes.

            A l'heure et au lieu dits, nous étions toutes là, ou presque. Paulette avait réussi, je ne sais comment, à se hisser sur le siège de l'arbitre, et s'est adressée à la foule couleur bouton d'or qui buvait ses paroles :

-        Les filles, l'heure est grave. J'ai saisi des bribes de conversation entre les entraîneurs : nous sommes sur la sellette.

-        Comme toi, hihihi ! a lancé Janine, rebondissant de satisfaction pour son bon mot. Nous nous sommes toutes retournées vers elle et elle a compris à nos airs courroucés que l'heure n'était pas à la plaisanterie.

-        Pour une fois qu'on rigole... a-t-elle grogné en se tassant au sol.

            Paulette a repris :

-        Certaines d'entre vous m'ont fait part de leurs inquiétudes vis-à-vis de leur avenir. Les plus anciennes devaient quitter le Club bientôt et ignoraient tout de leur lieu d'accueil. Cette situation était déjà inadmissible. Mais, plus grave, je vous le dis, je l'ai appris hier, en fait, c'est encore pire : nous allons toutes être remplacées, sous peu.

-        Toutes ? Mais je viens d'arriver !

-        Moi aussi ! Ils savent que je suis une Dunlop ?

            Edmée et Chantal s'étranglaient de stupeur et leur voix couvrait le brouhaha qui avait suivi l'annonce.

-        Nous sommes toutes des Dunlop, je vous le rappelle, reprit Paulette. Mais le fait est que cela n'impressionne plus. Des nouvelles vont arriver... des Suédoises.

-        Des Suédoises ! Et de quel droit nous met-on dehors au profit d'étrangères ?

-        Euh, Dunlop était un anglais... a soufflé Liliane, que personne n'a entendu.

            L'assistance était bouleversée et bruissait de protestations et de sanglots :

-        Je ne veux pas partir ! Je suis bien ici !

-        J'ai toujours servi correctement ! Après tant de revers gagnants, comment osent-ils ?

            Paulette émit un sifflement bref qui fit taire tout le monde. Puis elle annonça gravement :

-        Nous allons agir. Rebellons-nous.

-        Mais...comment ?

            Chacune regardait sa voisine, ravalant sa hargne ou ses larmes.

-        Ils l'ont cherchée, ils vont l'avoir : la grève. Dès demain, si vous êtes d'accord, finis les retours à l'envoyeur. Un aller, et basta. On ne rentre plus. Vous êtes d'accord, les filles ?

            Ce fut une liesse incroyable sur la terre sèche du court central. Dans la nuit tombante, l'assemblée canari surexcitée ressemblait, de loin, à un élevage industriel de poussins, les piaillements en moins.

 

             Le déclenchement de la grève fut décidé pour le lendemain. En ce dimanche de vacances, les courts étaient pleins, et notre action n'en serait que plus visible. Nous jouâmes le jeu ; bien qu'étant géographiquement dispersées, la simultanéité de notre action était importante pour que les effets en soient visibles. J'avais été attribuée à une sèche quinquagénaire intégralement vêtue de marques, qui semblait plus désireuse de faire admirer sa tenue que son coup droit, et qui oublia pourtant ses préoccupations vestimentaires en me voyant, après un service, ma foi, pas trop mal réussi, bifurquer sur la droite et me perdre sous les premiers gradins. Je riais sous cape en la voyant, de dessous ma cachette, gesticuler en expliquant à son partenaire de double que bien sûr que si, elle avait anticipé le rebond ! C'était ma faute, et elle n'avait pas tort... C'est Renée qui s'y colla pour le deuxième essai : out ! Elle avait opté pour une ligne droite, mais vers le ciel, qui la projeta au-delà des grillages – Sacrée Renée, je savais qu'un jour ou l'autre elle se carapaterait ; j'étais heureuse pour elle que la grève lui en ait donné l'occasion. Notre bourgeoise étouffait de rage et en jeta sa raquette à terre avec une telle violence que je compatis un instant – si cela continuait, les raquettes aussi devraient se mettre en grève ! Mais chacun ses soucis, et je me remis à observer autour de moi les effets divers et variés provoqués par notre manifestation silencieuse mais si éloquente : sur les courts environnants, ce n'étaient que jurons, insultes, blasphèmes pourtant si rares en ce lieu si select, et nous dûmes être maudites une bonne centaine de fois en quelques dizaines de minutes par les joueurs effarés et furieux de se voir incapables de renvoyer la moindre balle. A bout d'une heure, tout le monde avait rendu son tablier, plié bagage et assuré la direction du Club que si toutes les balles n'étaient pas remplacées dans la semaine, c'en était fini de la réputation de Roland.

            Cela nous consterna. Nous ne nous attendions pas à cela ! Dans notre naïveté, nous avions simplement pensé manifester notre désaccord envers l'invasion suédoise, et notre besoin de reconnaissance... et voilà que nous avions obtenu l'inverse : on allait nous remplacer ! Nous allions toutes être chassées !

            La nuit qui suivit devait rester gravée dans nos mémoires : Paulette et Huguette se terraient au fond d'un seau, honteuses et craignant des représailles, mais les autres avaient bien trop de chagrin pour s'en prendre à elles ; après tout, quelque chose avait été tenté, et ce n'était la faute de personne si le but n'avait pas été atteint. L'avenir se dessinait dans une totale incertitude, et c'est ce qui nous affligeait toutes : après tant de confiance, et d'espérance commune, nous allions droit vers l'inconnu, une boule d'angoisse en chacune de nous.

 

            Juillet.

            J'ai cru avoir croisé Jacqueline ce matin, mais c'était Suzanne : je l'ai reconnue au retour. Salut, ça roule ? m'a-t-elle lancé au passage. Depuis les événements, nous sommes beaucoup plus liées. Nous avons eu de la chance, et avons su saisir la balle au bond : toutes mutées au même endroit, nous ne pouvions pas rêver mieux ! Ce club de vacances est un petit paradis, et j'ai déjà un peu bronzé – à moins que ce ne soient les reflets de la mer toute proche qui me donnent si bonne mine. Les rebonds sont si agréables ici, l'herbe si tendre comparée à la dureté de la terre battue !       

           Aucune d'entre nous ne regrette Roland Garros, et c'est dans la décontraction la plus totale que nous allons, et venons, toute la journée, entre des joueurs détendus et repus, et sous un ciel sans nuage. La grève du retour à l'envoyeur aura fait long feu, et c'est tant mieux ! Mais je remercie Paulette dès que je la croise, car sans elle, jamais je n'aurais rencontré Ubald, sa force, son énergie et sa volonté d'aller toujours plus loin... Et dire que j'ignorais, à Paris, que d'autres balles existaient ! Le golf est pourtant un très joli sport, lui aussi...


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