C'estMarion Grenier grâce à l'évenement annuel des 24 heures de la nouvelle
que j'ai fait la connaissance de la nouvelliste de cette semaine.

Pour tout vous dire, c'est même suite à un de ses commentaires
que j'ai détaillé un aspect de ma nouvelle "Patrimoine classé"
pour décrire le transport de demain pour Paris que j'imagine
dans une autre nouvelle, non encore publiée, intitulée "Transports magnétiques".


Assez parlé de moi, j'ai donc le plaisir d'accueillir aujourd'hui  Marion Grenier

 A la suite de l'interview, vous trouverez une nouvelle inédite de Marion
se rattachant au style "Steam Punk" : « Midi vingt-cinq pour Prospérité
»

EV : Bonjour Marion. Tout d’abord, qui es-tu ?

MG : Une trentenaire un peu névrosée et toujours plongée dans une bulle de rêves. Une célibataire endurcie qui vit avec son chien (un peu trop) adoré. Une hyperactive qui adore marcher, lire écrire et regarder des séries TV. Un écrivain amateur qui recherche sans cesse de nouvelles idées et qui souhaite plus que tout être un jour publiée.

EV : Aux éditeurs qui nous lisent, à bon entendeur salut ! ;)
Et un micro conseil pour toi : as-tu déjà regardé les Appels à Textes d'éditeurs et revues souvent cités dans cette chronique ? ;)
Mais revenons à tes écrits : depuis quand écris-tu des nouvelles ?

MG : Ça ne fait que trois ans. J’avoue que ça reste un exercice assez nouveau pour moi mais je compte bien poursuivre et surtout m’améliorer !

EV : Pour en avoir lu plusieurs, je ne peux qu'encourager dans cette voie, pour notre plus grand plaisir !
Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ta première nouvelle ?

MG : Un appel à textes d’une jeune maison d’éditions. Il s’agissait d’une « double première » pour moi car le style choisi était le « steam punk », un genre que je n’avais jamais travaillé auparavant. Toutefois, j’ai beaucoup aimé participer à ce concours.

EV : Tiens, je ne l'ai pas encore lue, celle-ci ? Si elle n'est pas encore publiée, accepterais-tu que je la publie dans quelques semaines à la suite de cette interview ?
Quelles qualités trouves-tu aux nouvelles par rapport aux autres formes littéraires ?

MG : Les nouvelles obligent leurs auteurs à se montrer directs, à aller droit au but. J’ai horreur des écrits qui délaient trop l’histoire, rajoutent des passages inutiles pour le simple plaisir de rédiger un pavé ou s’enlisent dans une trame qui perd alors tout son dynamisme. Bien sûr il y a aussi la fin, la chute. Dans une nouvelle elle doit percuter le lecteur, le surprendre. Une bonne fin est qualité indispensable à n’importe quel récit mais plus particulièrement lorsque celui-ci est court.

EV : J'approuve pleinement ! Quels sont les genres littéraires que tu abordes dans tes écrits ?

MG : J’écris plutôt du fantastique ou du policier. Ce sont également ces styles-là que je lis.

EV : Et comment te vient habituellement l’inspiration ?

MG : En marchant ou en faisant du sport en salle, les écouteurs vissés sur les oreilles. Sinon une bonne partie de mon inspiration me vient aussi des séries que je regarde, en particulier les séries policières, ou en regardant des magazines de faits divers car, bien souvent, la réalité est plus surprenante que la fiction.

EV : Au point que l'on puisse se dire parfois que si on écrivait la réalité, on ne nous croirait pas ;)
Peux-tu nous en dire plus sur tes habitudes d’écriture ?

MG : En général je commence à assembler certaines idées glanées ici et là jusqu’à ce que je puisse établir un scénario qui tienne la route et surtout une fin intéressante. Ensuite, je commence à établir un plan d’ensemble, tout d’abord mentalement puis sur ordinateur. Ce plan me sert de base, même s’il peut être amené à évoluer. Dans le cas d’un roman, j’essaie de m’appuyer sur la méthode flocons, sans toutefois y coller à 100%.  Pour les nouvelles, une fois que j’ai établi l’enchaînement des événements ainsi que ma chute, je me lance  d’une traite et je ne m’arrête pas avant d’avoir fini !

EV : Je suis admiratif : même pour une nouvelle je redige rarement le premier jet en moins d'une semaine...
As-tu une anecdote à raconter à nos lecteurs sur ta vie d’auteur ?

MG : J’aurai bien aimé mais je ne m’en rappelle aucune.

EV : Tu me fais penser qu'il faudrait que je prépare un best-of d'anecdotes de fiction, si un jour, quelqu'un me pose cette question ;)
Un conseil à celui qui voudrait écrire des nouvelles ?

MG : Travailler la synthèse. C’est un format court, donc il ne faut donc garder que l’essentiel. Il faut aussi penser à la fin avant de commencer l’écriture. Une bonne fin doit surprendre mais rester cohérente avec l’ensemble du récit.

EV : Et au lecteur de nouvelles ?

MG : Il a besoin de conseils, vraiment ? Non, il faut juste savourer, c’est tout !

EV : S’il y avait un livre que tu as lu et apprécié et dont tu aurais aimé être l’auteur, ce serait lequel ?

MG : « Entretien avec un vampire » d’Anne Rice. Ce livre (ainsi que ses suites) a complètement influencé mon adolescence et joue encore aujourd’hui un rôle essentiel dans ma vie. Je pense qu’Anne Rice a été très visionnaire avec ce roman, qui au départ était d’ailleurs une nouvelle !

EV : Un coup de cœur à ajouter ?

MG : Un petit coup de cœur pour l’équipe des challenges des « 24 heures de la nouvelle » qui organise chaque année un challenge pour les nouvellistes en quête de nouveaux défis. Cette fois encore, ils ont fait un excellent travail.

 

accident

EV : As-tu déjà été publiée ?

MG : Non malheureusement, à part sur le site des « 24 heures de la nouvelle », car je participe depuis 2013 aux challenges proposés.

EV : On peut donc retrouver certains de tes textes sur le web ?

EV : Où peut-on te retrouver ?

EV : Merci Marion pour le temps que tu nous as consacré. Et à très bientôt pour nous faire part de tes nouvelles publications... qui viendront en temps et en heures, j'en suis certain !

 


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 Marion nous propose un texte inédit.
Il se rattache au style "Steam Punk"
et a été écrit en réponse à un appel à texte
intégrant une contrainte :
« réciter une incantation »

Midi vingt-cinq pour Prospérité

 

Midi. Sur le quai de la gare, Reg aperçoit les premiers passagers monter dans le train. Les wagons noirs et rouges luisent sous un soleil de plomb. La chaleur est intense mais n’égale en rien celle qui règne en ce moment-même dans la locomotive. Soudain, ils apparaissent. Mû par la curiosité, Reg s’approche alors que les membres de l’État-Major se rassemblent devant la première voiture. Il n’a d’yeux que pour leur chef, le colonel Terrence O’Donnell. Le militaire porte l’uniforme comme seul un grand combattant le pourrait, avec une prestance qui ne doit rien aux nombreuses médailles qui recouvrent sa veste indigo. Son crâne chauve brille lui aussi comme de l’or. Le colonel est un héros.

Reg savait qu’il devait se rendre à Prospérité aujourd’hui. Il attendait ce moment depuis des semaines, suppliant même son supérieur de le laisser conduire le 847 express pour l’occasion. C’est pourtant son jour de congé, mais une occasion comme celle-ci ne se présente pas deux fois dans une vie.

— Reginald !

Il se tourne vers Achille, un grand gringalet qui semble à peine sorti de l’enfance malgré ses quarante ans. Tout comme lui, il porte l’uniforme de la compagnie Pacifique.

— Il faut qu’on se prépare, déclare son collègue.

Reg sait qu’il a raison, même si l’idée de quitter le colonel ne l’enchante guère. Au moment de grimper dans la locomotive, il aperçoit du mouvement sur le quai. Les badauds se poussent, laissant passer une très belle dame. Ses cheveux blonds ont l’éclat d’une rivière de diamants encadrant un visage en tous points parfait. Reg sent son cœur s’arrêter à cette apparition. Un instant, leurs regards se croisent. La déesse lui sourit, puis on l’aide à monter à bord.

— Reg !

Il rejoint Achille, qui a déjà sa pelle à la main. Son collègue travaille à la chaudière. Le métier de mécanicien est ingrat et épuisant, surtout l’été. La température devient alors intenable et pourtant il faut continuer à alimenter le foyer, sans relâche. Reg, lui, reste dans « l’abri ». Il pilote. C’est son rêve depuis qu’il est gamin : conduire les trains mythiques de la compagnie Pacifique. Aujourd’hui il réalise son rêve avec, en bonus, l’honneur de transporter le colonel O’Donnell et cette belle dame. Un sourire béat se dessine sur ses lèvres. Il reste encore dix minutes avant le départ. D’un geste lent, il rehausse ses épaisses lunettes contre son nez et arrange son épaisse chevelure brune.

Cinq minutes.

Son bras se glisse à travers la fenêtre pour venir tirer la cordelette. Le sifflement retentit dans toute la gare. Ils vont bientôt partir. Il pose son menton dans le creux de sa main, le regard fixé sur les rails. Le trajet qui les sépare de la première grande ville, Prospérité, se compose uniquement d’un vaste désert. Aucune végétation ne viendra rafraichir l’atmosphère déjà étouffante. La journée sera dure.

Ils partent enfin. Après le premier pont, le train s’enfonce dans un tunnel puis longe une montagne. Le décor est sec, rocheux, et escarpé. L’allure s’accélère dès qu’ils regagnent le désert. Achille doit se démener dans la chaudière. Ils atteignent à présent les 300 km/h. Le minerai qu’utilise la compagnie est le meilleur sur le marché : un mélange de charbon et de sulforium, sans compter la machinerie. Une ingénierie de pointe conçue par un consortium de savants que Reg ne peut s’empêcher d’idolâtrer. Mais il ne céderait sa place de chauffeur pour rien au monde.

Le paysage désolé s’étale face à la locomotive. Rien ne vient perturber cet horizon monotone. Il se remet à penser à la belle dame, à ses beaux yeux bleus qui ont daigné se poser sur lui. Et elle lui a souri. Lui qui pourtant n’est ni grand, ni beau, avec ses cheveux indomptables et ses grosses lunettes. Pourtant, elle lui a souri. Alors Reg fait de même.

Soudain une ombre se jette sur la vitre panoramique qui sépare l’abri de la devanture du train. Mû par un réflexe inespéré, Reg tire aussitôt la manette de frein. Le train ralentit d’un mouvement sec, projetant le pauvre chauffeur sur la plateforme de conduite. Achille débarque, le visage rougit.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

Avant qu’il ne puisse répondre, le verre éclate en mille morceaux. Les deux hommes reculent, tout en se protégeant le visage des éclats. Lorsqu’ils baissent enfin leurs bras, un warou se dresse de toute sa hauteur face à eux, nullement affecté par la vitesse du train.

— Oh mazette !

La créature les toise de ses grands yeux ambrés. Ses poils gris se dressent tout le long de son corps élancé à la manière d’un chat offusqué. Reg ne sait pas grand-chose sur ces créatures, mais il sent que cette attitude n’augure rien de bon. Il retient son souffle, pendant que son cœur menace d’exploser au sein de sa poitrine. À côté de lui, Achille commence à couiner. On dirait un petit chien effrayé, mais Reg n’a pas le temps de s’appesantir sur la comparaison. La créature observe la cabine puis remonte la devanture pour grimper sur le toit.

— C’est quoi ça ? hurle Achille.

— Un warou, répond Reg, encore choqué par l’apparition.

Il finit par se reprendre et se rue sur la manette de frein. Le train a déjà bien décéléré, mais il doit l’arrêter au plus vite pour prévenir les passagers. Déjà Achille a atteint le levier de l’alarme. Le bruit strident retentit aussitôt dans la cabine, comme dans le reste du convoi.

— Et maintenant ? demande-t-il.

— Il faut aider les passagers, constate Reg avec un aplomb qui le surprend lui-même.

— Quoi ? Mais comment ? On n’est pas des soldats ! On ne sait pas se battre !

— Peut-être, mais ils sont en danger et c’est notre devoir en tant que représentants de la compagnie de leur venir en aide.

Achille le regarde comme s’il était devenu fou. Reg réalise que son idée semble démente mais l’idée que le colonel, et surtout la belle dame, soient à la merci de ces créatures l’épouvante au plus haut point. Il doit agir. Au fond de lui, il sent qu’il fait le bon choix. D’un pas décidé il regagne la porte qui sépare le véhicule du tender, un wagon destiné à stocker les réserves en minerai et en eau. Il tourne l’épaisse roue qui assure la fermeture pendant que le train continue à ralentir, et risque un pas au-dehors. Il entend alors les cris. Des voix humaines qui se mêlent aux rugissements des warous. La créature n’est pas venue seule, réalise-t-il. L’angoisse l’assaille de plus belle, pourtant il continue à avancer. Il atteint à présent la voiture des passagers de première classe. C’est là que se trouvent le colonel et la belle dame. Reg se glisse à l’extérieur du wagon, pour atteindre la minuscule passerelle qui le contourne. Son corps bien plaqué contre la paroi lisse de la voiture, il avance petit à petit jusqu’à atteindre la première fenêtre. Il continue à entendre les grognements rauques des warous, car les vitres ont été brisées. Des voix résonnent aussi, dont celle du colonel, puis il entend des coups de feu. Le bruit résonne dans tout son être comme une alarme. Ses doigts se crispent avec violence, puis il darde un coup d’œil à l’intérieur.

O’Donnell se tient bien droit au centre de la voiture, assiégé par quatre créatures qu’il défie de son énorme révolver. Reg fixe l’arme avec de grands yeux. Le pistolet mesure plus de vingt centimètres et possède un canon demesuré. Il est également rehaussé d’un dispositif  permettant sans doute la visée. Le colonel n’en a pas besoin. Il pointe le colt vers l’une des bêtes et tire. La créature se met à glapir avant de s’écrouler au sol. Reg a envie de hurler de joie. Le militaire continue sur sa lancée. Malgré son âge avancé, il possède l’énergie d’un jouvenceau. Il se bat comme dix hommes et tient tête aux warous. Les autres militaires ne se laissent pas faire non plus. Eux aussi ont sorti leurs armes qu’ils tiennent braquées vers leurs ennemis. La plupart sont jeunes mais ne manquent pas d’expérience. Reg remarque même une jeune femme parmi les soldats. Ses longs cheveux fouettent l’air pendant qu’elle lutte avec l’énergie d’une lionne. Le chauffeur hurle ses encouragements par la pensée, et ça marche. L’une après l’autre, les bêtes tombent. Reg sait que le combat est gagné. Un immense sentiment de fierté commence à l’envahir. Son héros n’a pas failli. Alors la porte qui sépare la voiture du wagon suivant s’ouvre, laissant entrer une fine silhouette. Le souffle court, Reg reconnaît aussitôt la belle dame. Elle n’est pas seule. À ses côtés se tiennent deux autres warous, plus grands encore que ceux qui gisent maintenant au sol. Sur le coup, il ne comprend pas. La jeune femme s’avance vers O’Donnell qui lève son revolver vers elle.

— Ce ne sera pas nécessaire mon colonel, déclare-t-elle d’un ton calme.

— Qui êtes-vous ?

— Une personne qui tient à ce que vous lui remettiez le coffre.

Quel coffre ? se demande Reg. Le colonel se met à rire.

— Vous pensez nous faire peur avec ces pauvres créatures ? Regardez ce que nous en avons fait.

Sa déclaration ne perturbe pas la femme qui se contente de lever la main droite.

— Si vous croyez que mes arguments se limitent à cette petite démonstration, vous vous trompez mon colonel…

Une ombre opaque entoure son corps mince, recouvrant sa robe de mousseline comme un voile noir. Ses cheveux deviennent plus foncés et Reg réalise avec stupeur que son visage magnifique se couvre peu à peu de poils rêches.

Elle fait partie des leurs.

Le visage maintenant collé à la vitre, le chauffeur continue à observer la scène. Le risque de se faire repérer est immense mais ses jambes cotonneuses refusent de remuer, le contraignant à observer cette scène surréaliste.

Une zaubertrank. L’une de ces créatures maudites qui hantent les cauchemars des enfants. Elle a hanté les siens en tout cas… et dire qu’il s’est pâmé devant elle !

Il déglutit. Le colonel continue à la menacer de son arme, mais la créature se contente de sourire. Elle baisse la main et de son gant blanc, tire une petite fiole qu’elle jette au sol. Une épaisse fumée se repend autour de ses pieds, tandis qu’elle se met à chantonner :

Oh pauvres humains que la nature a dénigré,

Acceptez le sort que je m’en vais vous donner.

Que cet élixir vous condamne à une oisiveté complète

C’est le prix à payer pour avoir voulu me tenir tête.

Les volutes grisâtres s’élèvent alors jusqu’à toucher le plafond, recouvrir les murs et inonder le wagon. L’un après l’autre, les militaires s’écroulent à terre. O’Donnell résiste, ses yeux bleus fixent la zaubeurtrank avec défi. Pourtant, il finit, lui aussi, par se coucher. Le gaz régresse, regagnant le flacon comme par magie. Reg n’émet pas le moindre bruit, il n’ose même pas respirer.

— Reg !

Il se retourne aussitôt, disparaissant ainsi de l’encadrement de la fenêtre. Le dos plaqué contre le wagon, il aperçoit Achille qui s’avance, catastrophé, vers lui. Il tient toujours sa pelle à la main.

— Reste-là ! ordonne-t-il dans un murmure furieux.

Intrigué, le mécanicien obtempère sur le champ.

— Quoi ?

— Il y a une zaubertrank. Je dois intervenir.

Sans lui laisser le temps de répondre, Reg rejoint la porte du wagon, qu’il entrouvre avec toute la discrétion dont il est capable. À l’intérieur, les créatures sont en train de fouiller les bagages des militaires, sans doute à la recherche de ce fameux coffre. Les corps de ces derniers gisent toujours au sol, profondément endormis. Reg hésite, puis repère le revolver du colonel. Il se trouve là, à seulement quelques centimètres de l’entrée. L’occasion est trop belle. Elle est dangereuse, extrêmement même, mais elle est trop belle. À pas de loup, il s’approche et attrape l’arme par la crosse. Au même instant, l’un des warous se tourne vers lui. Il rugit. Reg se met à crier, puis tire. La balle l’atteint en pleine poitrine. L’autre se précipite déjà sur lui mais le chauffeur, inspiré par un immense réflexe de survie, ne prend pas le temps de réfléchir et tire à nouveau. Une fois, deux fois. À la troisième, la bête est sur lui. Il ne peut pas la rater. Le coup l’atteint en pleine gueule. Elle s’écroule, l’acculant de son poids.

— Tiens, mais c’est mon petit chauffeur.

— Oh mazette…

La zaubertrank s’approche, un sourire sur les lèvres. Reg sent ses entrailles se contracter. Il va mourir, réalise-t-il. La main velue de la créature se tend vers son visage. Ses yeux se rivent sur les ongles démesurés au fur et à mesure qu’ils s’approchent. Que va-t-elle lui faire ? Lui lacérer la peau avec ses griffes ? Il se met à gémir, anticipant déjà la douleur. Au même un instant un bruit sourd retentit. La zaubertrank dodeline et derrière elle, Reg aperçoit Achille, sa pelle encore levée après le coup qu’il vient d’assener à la bête.

— Que…

La créature se tourne vers le mécanicien. Le choc n’a pas suffit pas à l’assommer mais seulement à la distraire. Maintenant, elle s’apprête à lui faire payer son audace. Ses griffes brandies vers le pauvre homme, elle se rue sur lui, mais Reg profite de ce délai pour se débarrasser du warou mort. Il redresse son arme et tire. Il ne rate pas son coup. En un instant, tout est fini.

Lorsqu’ils reviennent à eux, les militaires ne lésinent pas sur les éloges. Le colonel Loenman le saisit par les épaules et lui adresse une claque magistrale sur le dos tout en le serrant contre lui.

— Vous êtes un p’tit gars pas commun, vous ! Un vrai héros !

Reg sourit avec béatitude, encore trop sonné pour répondre.

— Vous avez sauvé la situation ! Vous avez été soldat ?

Il secoue négativement la tête. Cela lui vaut une nouvelle accolade.

— Encore plus impressionnant. Je vais faire une demande pour qu’on vous décerne une médaille. Vous le méritez.

— Qu’est-ce qu’il y a dans ce coffre ? demande-t-il enfin.

Le colonel lui adresse un sourire énigmatique puis se décale. Il aperçoit alors la jeune femme aux longs cheveux qui se battait comme une lionne. Vue de près, elle est encore plus jolie. Ses grands yeux bruns le regardent avec admiration.

— J’ai toujours su qu’un prince viendrait nous aider, déclare-t-elle avant de saisir son visage à deux mains et de l’embrasser avec fougue.

Les jambes du chauffeur manquent de céder sous lui. Il se maintient par miracle jusqu’à ce qu’elle rompe ce merveilleux baiser. L’air satisfait, elle se recule d’un pas.

— Comment vous appelez-vous ?

— Reg !

C’est la voix d’Achille. Il pourrait le laisser répondre, pense-t-il avec amertume.

— Reg !

On le secoue par l’épaule. Il tourne la tête et réalise qu’il se trouve dans la locomotive. Ils sont encore à la gare.

— Bah alors, c’est l’heure ! On doit partir et toi tu fais une sieste ! J’te jure…

Il s’est endormi. Encore sonné par le sommeil, le chauffeur se redresse et contemple le paysage aride qui leur fait face. Toutes ces aventures n’étaient en fait qu’un rêve. Réginald n’a rien d’un héros, finalement. La journée prend soudain une tournure des plus déprimantes. Et dire que tout finissait si bien…

En tout cas, une chose est sûre : on ne le prendra plus à roucouler auprès de la belle dame ! Hors de question !

 

 


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