MariliaLibbrechtEn mai dernier, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion d'en parler dans un billet spécifique,
j'ai eu le plaisir d'être juré lors d'un délicieux après-midi de joutes oratoires
organisées par les classes préparatoires littéraires d'un prestigieux lycée strasbourgeois.

A la suite de ce billet, j'avais publié un texte écrit sous contrainte
par une de ces brillants élèves.
Aujourd'hui son auteur nous fait l'honneur de sa présence dans cette rubrique.

Marilia Libbrecht, soit la bienvenue !

A la suite de l'interview, vous trouverez une nouvelle inédite de Marilia,
un conte mythique :
« La légende de Séléné ou La Grande Conjonction
»

EV : Bonjour Marilia . Tout d’abord, qui es-tu ?

ML : Je suis une ancienne étudiante de prépa littéraire et je m'apprête à entrer en Master à la Sorbonne.

EV : A la Sorbonne ! Tu prends donc la suite de Régis Debray ou de Jérôme Savary ;)
Quand as-tu commencé à écrire des nouvelles ?

ML : J'écris depuis longtemps mais j'ai toujours été plutôt attirée par les romans et les sagas, dont la longueur me permettait d'exprimer de façon plus développée ce que je souhaitais dire. Ma première nouvelle date de l'année dernière, et depuis j'ai commencé à m'intéresser à ce format nouveau pour moi.

EV :  Je te souhaite de t'épanouir pleinement dans ce format si particulier qui permet tant d'audaces !
Comment en es-tu venue à écrire cette première nouvelle ?

ML : La mention de la légende de Séléné dans les Tusculanes de Cicéron. Quelques lignes dans tout le texte qui m'ont donné envie d'extrapoler et d'en raconter ma version. De cette inspiration est née "La légende de Séléné ou La Grande Conjonction".

EV : Quelles qualités as-tu trouvé à cette forme de la nouvelle ?

ML : J'ai appris à apprécier la condensation des mots dans une nouvelle. Au lieu d'écrire au fil de ma pensée, je travaillais beaucoup plus mes phrases et cherchais des mots et des sonorités uniques.

EV : Plus largement, quels sont les genres littéraires que tu abordes dans tes écrits ?

ML : Je garde un certain attrait de jeunesse pour le fantastique, présent dans mes premiers romans, mais je m'ouvre à d'autres genres et j'ai pour projet un roman historique.

EV : Un roman historique ? Je serais curieux d'en savoir plus : quelle période, quel territoire,... Ce sera pour une prochaine fois !

ML : Pourquoi attendre ;) !
Il s'agit d'un texte qui sera écrit a 4 mains, dont l'intrigue se situera au moment du tremblement de terre qui a secoué l'empire spartiate en -464.

EV : On a déjà envie de le découvrir !
Comment te vient habituellement l’inspiration ?

ML : De mes rêves, traditionnellement. Qu'ils soient éveillés ou d'un sommeil profond, je laisse la trame se construire et après je me précipite pour écrire. Mais je me laisse aussi le temps pour finir le récit, en ajoutant d'autres idées au fil de l'écriture.

EV : Peux-tu nous en dire plus sur tes habitudes d’écriture ?

ML : J'ai principalement écrit sur l'ordinateur, parce que cela me permet d'écrire plus vite et de changer instantanément mes phrases. J'écoute souvent de la musique en même temps, par exemple ma première nouvelle a été intégralement écrite sur les notes d'une seule chanson que j'ai fait tourner en boucle. Quant à la trame de mes récits, en général les jalons sont assez bien définis, je sais où je veux aller et par où je veux passer, mais je me laisse une grande liberté entre ces grandes lignes. Souvent, j'ai eu l'impression que mes personnages faisaient ce qu'ils voulaient. Dans un de mes romans, un personnage central est mort (ou presque) au fil des phrases alors que je ne l'avais absolument pas prévu. C'est aussi ce qui fait le charme de l'écriture non maîtrisée.

EV : Il faut reconnaître que les revendications d'autonomie de nos personnages peuvent être difficiles à gérer pour les auteurs :)
As-tu une anecdote à raconter à nos lecteurs sur ta vie d’auteur ?

ML : Mon tout premier récit parlait d'une sorcière qui finit professeur de piano sur la lune. Dès le début, je pense que l'écriture était un moyen de faire le lien entre mes différentes passions.

EV : Quel dommage que nous n'ayons pas intégré une partie musicale aux joutes littéraires de mai, d'autant qu'il y avait un piano à queue dans la salle !
Que conseillerais-tu à celui qui voudrait écrire des nouvelles ?

ML : Je pense que le format d'un récit ne se prédéfinit pas mais se construit avec le projet. Je n'ai jamais réussi à écrire "un roman" ou "une nouvelle" sans en avoir la trame en même temps.

EV : Et à un lecteur de nouvelles ?

ML : Contrairement aux apparences, les nouvelles doivent se lire plus lentement pour en apprécier chaque phrase.

EV : S’il y avait un livre que tu as lu et apprécié et dont tu aurais aimé être l’auteur, ce serait lequel ?

ML : Je suis une grande admiratrice de Pierre Bottero et de l'univers qu'il a réussi à créer dans tous ses récits. Ses personnages, les clins d'oeil d'une saga à l'autre... J'aimerais pouvoir m'étendre autant dans les univers que je décris.

EV : As-tu déjà été publié ?

ML : Le premier tome de ma trilogie "Deros" a été publié en 2012 aux éditions 7écrit. C'était un rêve d'enfant qui se réalisait d'avoir entre les mains mon propre texte, même si aujourd'hui je le regarde avec un oeil beaucoup plus critique.

Deros

EV : Merci Marilia pour ce temps que tu nous as consacré ! Bonne continuation et à bientôt :)
Ah oui, une dernière question : où peut-on te retrouver ?

ML : On peut me contacter par mail à l'adresse mya.libbrecht@gmail.com


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Marilia nous propose un texte difficilement classable, qui releverait plutôt du mythe.
Elle y dévoile ses talents de conteuse...
Je vous laisse vous faire votre propre idée :)

 

La légende de Séléné
ou La Grande Conjonction

 

Fièrement dressée à l’avant du char étincelant, la Déesse portait son corps astral à la rencontre de mille teintes vespérales, contemplant son noir domaine avec exaltation. Les volutes de sa robe évanescente dispersaient des parfums de fougère et de menthe sur les terres endormies en contrebas. Au loin s’estompait la figure éclatante de son divin frère, projetant avant de s’éteindre des effusions de couleurs vives peu à peu effacées par le doux scintillement des étoiles. Parsemées à la suite du cortège lunaire, elles se fixaient sur la toile céruléenne pour railler de leur froide lumière les rêveurs nocturnes qui se perdaient dans la contemplation de la voûte céleste.

Souriant face à leur fol espoir d’étreindre les cieux d’un filet lyrique, Séléné laissa son regard errer le long du rivage égéen. La circulation des vagues sur lesquelles Écume se prélassait inlassablement dessinait un fascinant univers fluide, ondoyant, à l’inverse du royaume de la nuit, froid et immuable mais fait de magie et de fantasmes. Gardienne des rêves, elle laissa les siens vagabonder au fil de la marée, glissant ses doigts délicats dans l’enchevêtrement de la toile marine pour jouer la litanie sempiternelle du flux et du reflux.

Lassée de son jeu, elle se laissa glisser au sol, abandonnant son vaisseau pour les cimes escarpées du Latmos où elle se départit de sa forme divine pour se mettre à courir, légère et aérienne. Étourdie par sa propre foulée, la céleste almée dirigea ses pas vers l’atmosphère accueillante d’une caverne à flanc de montagne. Son haleine diffusait aux alentours une brume légère enveloppant faune et flore sous un manteau évanescent. En pénétrant l’ambiance feutrée de l’antre, elle s’aperçut avec stupeur qu’elle n’en était pas l’unique hôte. Étendu sur une couche en peau de chèvre, un jeune berger dormait d’un sommeil régulier. Bien qu’elle fût habituée à veiller sur les habitants de la cité d’Hypnos, la Dame de la Lune se trouvait rarement si près d’un mortel.

La fascination vint promptement chasser la surprise, et elle s’avança lentement vers cet être qui lui ressemblait si peu. Le corps élancé du jeune homme frémissait à chaque respiration, révélant à rythme constant la force de son torse à demi dissimulé sous une couverture de lin. Envoûtée par la teinte hâlée de sa peau qui contrastait tant avec les reflets argentés de la sienne, Séléné tendit le bras pour dessiner dans l’air les contours de son visage, suivant l’arête de son nez et les courbes de ses joues avec une douceur infinie. Lorsque la pulpe de son index entra en contact avec les lèvres entrouvertes du berger, la sensualité de ses gestes et l’éclosion dans son âme de desseins inattendus se dessinèrent soudain devant ses yeux. Mais elle n’osa pas bouger de peur de rompre le charme dont le goût nouveau éveillait des désirs qu’elle ne savait réprimer.

Stupéfaite de sa propre audace, elle ne décela pas les signes d’éveil du dormeur perturbé. Ses yeux s’ouvrirent en un murmure qui résonna à l’infini. Leurs regards se croisèrent comme une évidence, et l’univers sembla se dissoudre autour d’eux, effaçant tout ce qui ne participait pas à la symbiose de leurs êtres éblouis. Chaque seconde s’étirait, s’étiolait et disparaissait sous la clameur des battements de leur cœur. Happée par les ondulations de ces yeux d’un noir bleuté, la déesse y retrouvait dans une symphonie azurée les teintes des nuits d’hiver qu’elle se plaisait à allonger pour défier son divin frère, les tableaux d’été qu’elle arrangeait de ses plus belles étoiles, et même les volutes bariolées, dérobées aux nymphes, qu’elle accrochait aux pôles en contemplant leurs reflets sur les séracs à la dérive.

Perdue en des projets où étincelaient leurs corps enfin liés, transportée dans ces régions dont on chantait les délices autant que les abîmes, l’Immortelle remarqua soudain que l’éclat des yeux de son amant fâdissait jusqu’à s’éteindre dans un ultime sursaut bleuté, mettant un terrible terme à leur union. La Blanche Déesse, transie par le souffle mordant de la révélation, laissa retomber son bras le long de son corps astral. Il n’y avait pas eu de rencontre. Lorsqu’Eos viendrait peindre l’horizon de la myriade de couleurs qu’elle avait tissées toute la nuit, il n’y aurait plus dans l’esprit du jeune homme qu’un sentiment éclipsé par une brume onirique. La déesse ne serait qu’un songe étrange, perdue dans le royaume d’Hypnos où elle ne pouvait pourtant pénétrer. Il n’y avait pas eu de rencontre. Abandonnant son âme aux lamentations du jeune Éros qui virevoltait autour d’elle, la déesse meurtrie laissa ses chevaux ailés la ramener jusqu’à sa demeure divine, où elle put se repaître de sa peine. Il lui semblait que le cosmos d’ordinaire étincelant s’effondrait alentours. Il n’y avait pas eu de rencontre.

Le jour levant la dévoila, allongée sous une arche du temple d’Apollon, le regard perdu dans le spectacle bariolé des danses des nymphes. Affligée pour la première fois, Séléné décida de s’en aller languir auprès de son amant. Revêtant sa robe de brume humide, elle s’envola sur une brise amicale qui la porta jusqu’au rivage du Latmos. Là, douce et sensuelle, elle suivit sans bruit le jeune berger, apprit son nom et le répéta infiniment, jusqu’à ce que chaque fissure, chaque cataracte, chaque plant de fougère fasse écho à l’incessant murmure. Endymion… chantait l’élégante avocette en s’envolant dans une virée matinale. Endymion… bruissaient les bosquets de pins en diffusant des parfums de terre humide et de mousse. Endymion… répétait le mont tout entier, et la déesse sentait son être pulser au rythme de l’interminable litanie.

Endymion, les yeux clos, était en quête du souvenir d’un rêve étrange qui lui laissait l’amertume d’un récit inachevé. Cette femme qui lui était apparue avait semblé si proche, si familière, que la saveur aigre du réveil avait brisé en lui tout désir terrestre. Il passait distraitement ses doigts dans la toison grise du bélier, rêvant à d’autres teintes plus éclatantes et plus évanescentes à la fois. Il sentait le souffle frais du vent sur sa peau comme autant de caresses avortées, et Hélios paraissait se complaire à emporter dans sa course les dernières bribes de souvenir que son âme bouleversée avait préservées de l’oubli. A ses soupirs mélancoliques, Séléné comprit néanmoins que si son esprit mortel n’avait pas su garder la vivacité de leur contact nocturne, la rencontre avait eu lieu.

Le cœur défaillant d’allégresse, la Blanche Déesse prit la forme d’une brise fraîche et vint glisser entre les brins d’herbe humides de rosée, jusqu’à remonter le long des doigts rugueux du jeune homme, osant même porter ses caresses hésitantes au visage hâlé de son amant. Consciente du trouble qu’elle causait en un royaume où elle n’était qu’invitée, l’Immortelle s’éloigna finalement, sous le regard réprobateur de son divin frère en son chariot d’or et de feu. Elle passa langoureusement le reste du jour à tisser la toile de la nuit à venir, entremêlant ses rêves aux crins bleutés. Les heures s’écoulaient avec un goût de miel tandis qu’elle ressassait inlassablement la poésie des doux instants qu’ils partageraient cette nuit.

Le soir venu, la Déesse vêtit sa robe brodée de perles et monta sur son attelage avec le sentiment étrange et exaltant de se rendre à ses noces. Le souffle court, elle passa délicatement les doigts sur le pourtour du char pour en apprécier la finesse. Offert par le divin Poséidon, il était fait d’un alliage de nacre et d’argent lié par des filaments de roche blanche. Des naïades avaient gravé sur les flancs un ballet d’hippocampes qu’admiraient crevettes et autres crustacés au-dessus d’un festival coloré de coraux et d’écailleux divers. A l’avant du char, mille volutes irréelles sculptées dans l’écume entouraient des Néréides d’ivoire chevauchant leur dauphin entre deux gerbes : Thalia la verte dansait avec Glaucée l’azure, tandis que Cymodaré la calme échappait dans un éclat de rire aux assauts de Dynamée l’impétueuse, sous le regard tendre de Cymodicée, ondoyante comme les larmes.

La Blanche Dame lança alors ses chevaux ailés à la conquête de la voûte céleste, passant devant les vagues accueillantes sans leur accorder un regard. Devant ses yeux se dessinait déjà la côte escarpée du Latmos où son bel amant s’était endormi dans le secret espoir de la retrouver en un songe commun. Légère comme la brume dont elle s’entourait, Séléné se posa sans bruit dans la grotte, où elle retrouva avec joie la silhouette allongée d’Endymion sur sa couche de laine. Elle porta ses doigts tremblants au visage du berger pour le réveiller de ses caresses, sa peau nacrée parcourue d’un frisson délicieux. Leurs regards se trouvèrent en un instant, et ils surent que l’éternité d’un amour saurait s’y réfugier. Dans l’ivresse de leurs retrouvailles, ils s’abandonnèrent l’un à l’autre en une effusion d’étreintes confuses. Endymion emplissait son âme des ondulations du corps divin qu’il serrait contre lui, priant pour que leur mouvement ne cesse jamais. Des heures durant, la terre vibra au rythme de leurs soupirs et l’air nocturne s’emplit des parfums de leur amour.

Le matin arriva avec un goût de sel et d'acier. Il semblait à la Déesse qu’elle ne saurait jamais se lasser des traits de ce visage et du dessin de ce corps, aussi mortel fût-il. Elle oubliait les ballets des nymphes, les flots marins qui fêtaient ses visites, la poésie des vents qui jouaient joyeusement avec ses cheveux d’argent. Rien ne comptait plus que ce jeune berger endormi et les minutes qui s’égrénaient avec un écho sentencieux. Elle veillait sur son bel Endymion, angoissée par un réveil qui scellerait le destin de leur amour. Épuisé par des nuits dont un mortel ne peut jouir impunément, Endymion sortit de sa torpeur avec mélancolie, sentant peu à peu s’évanouir le souvenir de leurs étreintes. Séléné lut dans ses yeux que son esprit ne saurait conserver la réalité d’une rencontre trop inconcevable. Son amant ne cesserait d’oublier au matin la ferveur de leurs nuits.

Étourdie par sa peine, elle se laissa porter sur une bourrasque marine jusqu’au palais céleste pour s’y enfermer. Les nuits sans lune se succédaient avec une tristesse innommable, sous les odes des poètes qui y voyaient quelque châtiment divin. Hélios tâchait chaque soir de lui redonner goût à la vie avec des myriades de couleurs crépusculaires, mais cet amour rongeait chaque parcelle de son être avec une force inéluctable. Elle ne savait comment aimer celui qui ne pouvait la chérir qu’en rêve, jusqu’à ce qu’une idée soufflée par Métis vînt peu à peu s’imposer à elle. Nuit après nuit, elle entreprit alors de tisser la trame d’un épilogue heureux. Son divin frère n’eut pas le cœur de lui reprocher l’indécence de ses projets, tant le sourire que ce blanc visage apprivoisait à nouveau lui réchauffait l’âme. Inconscient de sa peine, Endymion subit les effets du pacte passé par son immortelle amante avec le puissant Hypnos. Il s’endormit un soir dans la petite grotte du Latmos qui avait abrité leur courte union, et ne se réveilla plus.

Depuis lors, la Déesse de la Nuit se rend à chaque cycle au lointain royaume d’Hypnos qui lui en confie les clés pour quelques heures nocturnes, où elle peut enfin s’adonner avec délice aux flamboyants enlacements de son amant rendu éternel par un divin repos. Hélios conduit quant à lui le char nacré à travers sa course étoilée, offrant aux aèdes de chanter l’éclat pourpré du convoi lunaire et la pérennité de l’union entre la Divine Séléné et le Mortel Endymion.

 


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