Après une année professionnelle et para-professionnelle particulièrement chargée,
j'ai repris la plume en septembre en réponse à un appel à textes d'Evidence Editions
sur le thème "Le meurtre était (presque) parfait"

J'ai pris beaucoup de plaisir à concevoir et rédiger en trois semaines
un texte où s’entremêlent polar classique et anticipation.

Cette période ayant par ailleurs assez bousculées,
je crois n´avoir jamais tant varié les lieux d’écriture :
- une salle d’embarquement d’un aéroport de province,
- la tablette étroite d’un vol low-cost,
- un tête à tête avec mon ordinateur pour un déjeuner sur une terrasse du vieux Nice,
- la tablette étroite d’un TGV pour Paris (aller, puis retour),
- une chambre d’un immeuble hausmannien du quartier latin,
- une chambre ministérielle d’un logement de fonction,
- une chambre sous comble d’un hotel sinistre à la Simenon près de la frontière belge,
- des relectures dans le métro, le tram, un bus interurbain,
- et enfin l’envoi à l’éditeur depuis mon bureau, sur ma pause déjeuner...

Mais assez de bavardarge : bonne lecture !
(Et n'hésitez pas à laisser un commentaire, que vous ayiez aimé ou non ;) )

cabeza-de-androide-fondo

 

Enquête à l’ancienne

 

—   Je suis bien content que ce séminaire soit derrière nous ! Ça n’en finissait plus. Fabienne veut se faire bien voir de la Direction générale avec ses méthodes innovantes, mais franchement, on a perdu notre journée.

—   Tu prends les choses trop à cœur. Tu aurais dû prendre exemple sur moi : j’ai joué le jeu à minima. Suffisamment pour ne pas me faire remarquer, mais pas trop pour me fatiguer !

—   Mouais, mais quand même, c’est usant de couper les cheveux en quatre à longueur de journée…

—   Regarde le bon côté des choses. On est parti à 17h, bien plus tôt que d’habitude et trop tard pour repasser au bureau. Du coup, viens prendre une bière à la maison.

—   C’est que…. Allez, pourquoi pas.

Les deux collègues descendirent de la F2 à traction électrique de Marc devant un pavillon cossu de Meudon, dans la proche banlieue au sud-ouest de Paris. La voiture autonome se stationna toute seule tandis qu’ils grimpaient les quelques marches menant à la porte d’entrée.

—   Tu n’as qu’à m’attendre au salon tandis que je vais chercher les canettes. Brune ou ambrée ?

—   Ambrée ce sera parfait.

Sébastien n’avait pas atteint le réfrigérateur qu’un cri résonna dans toute la maison. Il se précipita dans le salon où il trouva Marc debout, blême, bouche bée. Des débris jonchaient le sol, des chaises étaient renversées. Une large tache rouge imbibait la moquette au pied du canapé et remontait jusqu’à un corps inanimé, yeux grands ouverts, la gorge tranchée. Alors qu’il s’apprêtait à se jeter à terre pour étreindre sa femme, il sentit les mains de son ami le retenir.

—   Non, Seb, c’est trop tard. Il n’y a plus rien à faire. Tu ne dois pas polluer la scène de crime. Il faut appeler la police. Maintenant.

* * * * *

—   Alors docteur, qu’est-ce que l’on a, ce soir ?

—   Pour une fois, rien de mystérieux, commissaire. Pas de quoi stimuler notre créativité, ni même alimenter nos rêves. C’est presque décevant !

—   C’est noté, docteur. Vous me faites le topo ?

—   La victime ne devait pas se méfier de son agresseur. Si l’on interprète les taches de sang, ils se tenaient debout, ici, près de cette porte, à moins d’un mètre l’un de l’autre quand un premier coup à l’arme blanche a été porté à la poitrine. Vu l’angle de pénétration et la taille de la victime, l’agresseur devait mesurer autour d’1m75.

—   Une idée du type de lame ?

—   Assez étroite, fine et tranchante. Peut-être un ouvre-lettres, mais particulièrement bien aiguisé, comme nous le verrons dans un second temps.

—   À cet endroit, les taches de sang sont assez clairsemées. Il n’y avait peut-être pas encore d’intention meurtrière, non ?

—   Détrompez-vous, Madame la Commissaire. C’était le cœur qui était visé. L’autopsie nous donnera une idée plus précise, mais selon moi, la lame a ripé contre une côte et le coup n’était pas porté avec assez de force pour que la lame poursuive son chemin.

—   Et ensuite ?

—   Après cette première blessure, il y a probablement eu un corps à corps. C’est à ce moment-là que la table basse et les chaises ont valsé. Vous remarquerez qu’à ce stade, on n’observe que quelques taches de sang projetées de-ci de-là.

—   J’ai vu. Et enfin ?

—   Vous êtes trop pressée, Madame la Commissaire ! C’est comme au cinéma, vous ne pouvez pas vous limiter au début et à la fin… Il faut goûter chaque instant.

—   Vous m’excuserez, docteur, mais, en l’occurrence, cela me dégoûterait plutôt !

—   Quelle rabat-joie vous faites, commissaire ! Mais bon, j’en viens à la scène finale. À un moment, l’agresseur s’est retrouvé derrière la victime. Il l’a retenu d’un bras, probablement à la taille, et d’un coup de sa lame acérée, il lui a proprement tranché la gorge de gauche à droite. C’est donc un droitier. Il a alors laissé glisser sa victime au sol, sur le dos. Elle est morte rapidement, étouffée dans son propre sang, lequel a continué à couler post mortem, d’où ce décor de boucherie.

—   À quelle heure, cette scène admirablement reconstituée a-t-elle eu lieu ?

—   Vous me flattez, Madame la Commissaire. Une première estimation situe le crime entre 14h30 et 15h30. Ah oui, un dernier détail : au cours de la lutte, la victime s’est âprement défendue. J’ai retrouvé quelques cheveux et de rares pellicules qui pourraient appartenir au meurtrier.

* * * * *

Le lendemain matin, Eva Montaret entra d’un pas décidé dans le commissariat central. Au lieu de se rendre dans les locaux de la police criminelle au premier étage, elle descendit à l’entresol et accéda, grâce à un contrôle biométrique, à la section des scellés.

—   Bonjour patron !

—   Madame la Commissaire à qui je dois le respect, cela fait belle lurette que je ne suis plus votre patron…

—   Mais techniquement parlant, je ne suis toujours pas ton chef, René.

Chaque matin ou presque, Eva et René reprenaient ces salutations taquines avant de partager le premier café de la journée. À son arrivée à « la Crim », Eva était sous les ordres du commissaire René Marland. Après une longue maladie, il avait demandé à être déchargé de toute fonction opérationnelle et régnait désormais sur les indices relevés lors des multiples enquêtes de la maison. Au nom de leur amitié, Eva veillait à maintenir le contact tout en profitant de l’expérience de son mentor.

—   On me dit que tu as pris un bain d’hémoglobine hier soir, ma chère Eva.

—   N’exagérons rien ! Mais j’en conclus que le tapis a fait son entrée dans ta caverne.

—   Ne te disperse pas. Tu devrais te concentrer sur ton enquête.

—   Celle-ci devrait être vite bouclée : le mode opératoire est simple et clair et le meurtrier a laissé des traces d’ADN. Dès son identification par le labo et sa localisation automatisée, la brigade d’interpellation ira le cueillir. Je n’aurai plus qu’à boucler l’affaire et transmettre le tout à la justice. Quoi qu’en pensent leurs détracteurs, il y a des jours où je me réjouis du fichage obligatoire des ADN et des lois de simplification judiciaire : en pareil cas, je suis même dispensée de l’obtention d’aveux et de recherche de mobile.

—   Tu sais ce que j’en pense.

—   Oui, je sais, tu es victime de ta génération et de vieux dictons comme « Ne pas confondre vitesse et précipitation » ou « Ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ».

—   Quelque chose comme ça. Tu as fini ton café ? Alors, file et oublie le vieux grincheux du sous-sol !

* * * * *

En avançant dans les bureaux trop silencieux de son équipe, Eva sentit immédiatement que quelque chose ne tournait pas rond. Antoine évitait son regard. Dounia plongeait dans ses dossiers.

—   Bien, qui me met au parfum ? Je constate que les cellules de garde à vue sont vides. À quelle heure doit nous être amené le meurtrier ? À propos, qui est-il ? Que savons-nous de lui ?

—   C’est que, se lança Bertrand, son adjoint. C’est que, je sais que c’est impossible, mais il n’existe pas !

—   Comment ça, il n’existe pas ? C’est un spectre, un fantôme qui aurait égorgé cette pauvre femme ? Ohé ! on se réveille. On est dans la vraie vie, là !

—   C’est pourtant le verdict du labo, après avoir fait de multiples essais cette nuit : l’ADN trouvé sur la scène de crime n’est fiché dans aucune base.

—   Mais c’est impossible. Tout le monde est fiché. Personne ne se risque plus à frauder : la fréquence des tests automatisés le démasquerait en moins d’une demi-journée. Restent les androïdes, mais tout d’abord, ils n’ont pas d’ADN, ensuite ils sont géolocalisés en permanence et enfin le noyau de leur programmation leur interdit de porter atteinte aux humains conformément aux lois de la robotique d’Asimov.

—   On est bien d’accord. Alors que fait-on, chef ?

—   Tous en salle de réunion, immédiatement.

Sous son air sévère et contrarié, Eva était ravie de la tournure des événements. Elle allait pouvoir mener une vraie enquête d’investigation, avec le lot d’adrénaline qui l’accompagnait, ce qui n’arrivait que trop rarement. Elle allait pouvoir mettre toutes ses capacités en action pour montrer une nouvelle fois qu’elle n’était jamais meilleure que dans l’adversité.

Après avoir fait un point précis de la situation et encouragé chacun à exprimer ses idées et hypothèses, la commissaire répartit les tâches. Antoine se rapprocherait de la police scientifique pour que l’ensemble des débris, y compris le sac contenant les poussières et poils divers aspirés sur la scène de crime, fassent l’objet de recherche d’empreintes digitales et d’éléments pouvant contenir de l’ADN. Bertrand superviserait l’enquête de voisinage, épaulé par des agents d’autres services et visionnerait les diverses images de télésurveillance. Quant à Dounia, elle se rendrait à l’antenne locale de l’agence de supervision des androïdes.

* * * * *

La nuit tombée, alors qu’Eva s’apprêtait à rentrer chez elle, elle croisa René dans le hall d’entrée.

—   Bonsoir, Madame la Commissaire, que d’agitation aujourd’hui ! Heureusement que tout le monde ne me fait pas ressortir tous les indices à peine mis sous scellés !

—   Tu m’excuseras, René, mais aujourd’hui, tu ne me fais pas vraiment rire…

—   Houlala ! L’heure est grave. Il devient urgent de prendre l’apéro !

Sans lui laisser le temps de répondre, René prit le bras de son amie et l’emmena jusqu’au bistro voisin. Ils s’installèrent à une table en retrait avant de commander deux muscats.

—   Bon, raconte, Eva ! Quand on ressort aussi vite tous les éléments de l’enquête placés sous ma garde, c’est rarement bon signe…

—   Tu dois me prendre pour une « bleue » bipolaire : enthousiaste à l’excès le matin, hyper déprimée le soir. Et tu aurais raison. Je m’y prends comme un pied dans cette enquête. Je vais d’impasse en impasse.

—   Bien, maintenant que tu as coché les cases de l’autoflagellation, de la perte d’estime de soi et du dénigrement de ses compétences, on va pouvoir passer à autre chose. Les faits, commissaire, quels sont les faits ?

—   Bien patron !

—   Madame la Commissaire à qui je dois le respect, cela fait belle lurette que je ne suis plus votre patron…

—   Jamais tu ne peux être sérieux ?

—   Jamais tu ne vides ton sac ?

—   OK. Donc, l’ADN retrouvé ne correspond à personne. Ça ne devrait pas être possible. On se croirait revenu au début du siècle. On sait juste qu’il s’agit d’une femme. C’est pour cela que l’on recherche d’autres traces d’ADN sur tes scellés. On traque jusqu’aux empreintes digitales, sans succès pour le moment.

—   Sois la bienvenue dans le monde des vrais enquêteurs, où la patience est reine !

—   Moque-toi.

—   Non, je suis sérieux. On reconnaît les vrais pros quand ils doivent sortir de la facilité, quand les ordinateurs sont mis en échec. Et tu es une experte. Je le sais bien puisque c’est moi qui t’ai formée. Continue.

—   L’enquête de voisinage est encore en cours. La victime n’avait ni emploi, ni enfants. Son mari est décrit par les voisins comme un caractériel qui peut passer du charme à la colère en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Son alibi a été vérifié : il était en séminaire de direction toute la journée et n’a jamais été hors de vue de ses collègues plus de quelques minutes.

—   Autre chose ?

—   Par acquit de conscience, j’ai fait vérifier la géolocalisation des androïdes du secteur. Aucun ne s’est approché à moins de cinquante mètres de la maison de la victime. Parmi ceux immatriculés dans le quartier, seuls deux avaient leur puce éteinte. L’un a été identifié chez le constructeur où il subit une amélioration fonctionnelle demandée par son propriétaire pour réduire sa hauteur, l’autre est en observation depuis une semaine au sein de l’agence de supervision en raison d’un léger dysfonctionnement.

—   Rien d’autre.

—   Non, enfin juste un témoignage peu crédible d’une gamine de six ans qui dit avoir aperçu dans la rue au milieu de l’après-midi une dame qu’elle ne connaissait pas. Mais personne d’autre ne l’a vue.

—   Et ?

—   Et tu m’agaces ! Oui, bien sûr, je vais enquêter en ne négligeant aucune piste, même si je perds mon temps.

—   Bonne professionnelle, mais bonne professionnelle râleuse !

—   Bah oui, rappelle-toi qui m’a formée !

* * * * *

Le lendemain matin, Bertrand affichait de nouveau son optimisme habituel. Venu dès l’aube, il avait rassemblé et recoupé toutes les images disponibles sur les réseaux de téléprotection publics et privés ainsi que celles provenant des satellites civils et militaires. Il avait fini par repérer une inconnue dans le quartier sur le créneau horaire du crime. C’était une femme brune d’une taille estimée à 1m77. Les serveurs dédiés terminaient de traiter toutes ces données et pourraient prochainement projeter en version holographique le parcours de la suspecte. Sur le terrain, les agents de la police scientifique s’étaient équipés de leur casque de réalité augmentée grâce auquel l’hologramme se superposerait au décor réel. Ils pourraient ainsi relever les empreintes et rechercher de l’ADN sur tout objet avec lequel l’inconnue serait entrée en contact.

—   C’est parti, Madame la Commissaire !

Au centre de la table ronde de réunion, la silhouette apparut. Elle marchait et l’on voyait le décor défiler. Ses traits ne révélaient aucun signe de stress. Son pas était fluide, à l’allure d’une personne qui se rendait à sa destination selon un itinéraire connu.

—   Elle est bien sortie de quelque part ? Comment est-elle arrivée dans le quartier ?

—   J’ai pu remonter jusqu’à la station de métro d’où on la voit sortir. Elle avait alors sa capuche sur la tête. C’est peut-être pour cela que le système de surveillance de la RATP n’a pas encore pu la repérer. Ils m’appellent dès qu’ils auront du neuf.

—   Là, à 14h38, elle a touché le réverbère en tournant à droite dans la rue de la victime.

—   Et là encore à 14h43, devant la maison de la victime, elle doit certainement appuyer sur le vidéophone.

—   Au sujet de l’interphone, comment se fait-il que l’image de la visiteuse n’ait pas été enregistrée ?

—   Sébastien Manorque, le mari, a expliqué que la caméra était en panne depuis quelques jours et qu’il attendait d’être en congés pour la réparer lui-même.

—   Quoi qu’il en soit, il n’y a plus de doute, c’est bien elle qui est entrée chez la victime à 14h45.

—   Oui. On la voit ressortir 12 minutes plus tard. Elle prend le même chemin qu’à l’aller, au même pas assuré, sans émotion visible.

—   À propos, j’ai vérifié. Personne d’autre n’est entré ni sorti du pavillon entre le départ du mari le matin et le retour de celui-ci accompagné de son collègue à 17h38. Comme on a déjà vérifié à trois reprises qu’il n’y avait personne caché dans la maison, ni à proximité, je vous présente officiellement la meurtrière, Madame la Commissaire.

—   Un instant, zoomez sur son visage, s’il vous plait.

—   La peau est lisse, sans bouton ni grain de beauté, aucune cicatrice. Elle doit avoir 30-35 ans, une excellente hygiène de vie et une parfaite maîtrise du maquillage. Probablement une bonne cliente pour les salons de beauté.

—   OK. Antoine, suis cette piste. Bertrand, reviens un peu en arrière. À un moment où on la voit de trois quarts et où la lumière et les rayons de soleil sont presque parallèles à sa joue.

Son adjoint manipule la console pendant quelques instants, avant de zoomer à nouveau sur le visage.

—   Comme ceci, patronne ?

—   C’est parfait. Je suis seule à voir ce que je vois ?

—   Vous voulez parler du reflet bleu ?

—   Précisément, comme ceux des androïdes quand les rayons de lumière les effleurent de la sorte.

—   Mais, ça n’a aucun sens ! La démarche des androïdes est bien moins souple et les expressions de visage bien plus standardisées. De plus, il est inimaginable qu’un androïde circule tranquillement sans puce de localisation.

—   Commissaire, le chef de l’équipe scientifique est prêt pour son debrief en visio.

—   Parfait. Commandant Manier, vous avez toute notre attention.

—   Merci commissaire. Cela sera vite fait. Rien, rien, rien et rien.

—   Comment ça rien ?

—   Pas d’empreinte sur le mât d’éclairage qu’elle a saisi à pleine main, pas de trace d’ADN non plus. Absence d’empreinte également sur l’interphone, ni ADN.

—   Des hypothèses ?

—   Pour les traces d’ADN, rien de vraiment étonnant. La suspecte a pu se laver consciencieusement les mains et se coiffer avec attention avant sa promenade. En revanche, pour les empreintes, comme les images montrent clairement qu’elle ne portait pas de gants et qu’il n’a pas plu depuis le crime, la seule explication logique serait que quelqu’un ait essuyé méthodiquement les traces dans les 40 dernières heures.

—   Négatif. J’ai visionné toutes les bandes. Je n’aurais pas pu passer à côté.

—   Je ne voudrais pas revenir sur notre discussion précédente, mais les androïdes ne possèdent ni empreintes digitales, ni ADN.

—   Bien vu, Dounia, sauf qu’il y avait bien des traces d’ADN d’une femme inconnue sur la scène de crime.

—   Cessez-le-feu ! conclut la patronne. Dounia, vous sondez tous vos contacts à l’agence de supervision. Ratissez large. Manier, puisque vous êtes sur place. Retournez dans la maison. Explorez toutes les pièces à la recherche du moindre indice et de la moindre trace ADN. Je veux tout savoir de l’itinéraire de la meurtrière dans la maison.

* * * * *

Une heure plus tard, Dounia rendit compte de sa mission. La perplexité se lisait sur son visage. Elle avait contacté trois de ses anciens collègues de l’antenne locale, mais aussi deux autres en poste à l’administration centrale. Personne ne savait rien. Néanmoins, dès qu’elle avait évoqué l’un ou l’autre des rares éléments troublants apparus au cours de l’enquête, elle avait senti une gêne dans la voix de son interlocuteur qui avait aussitôt trouvé une excuse plus ou moins crédible pour raccrocher au plus vite. Après avoir réfléchi quelques secondes la commissaire activa son propre visio-communicateur et se mit en relation avec le directeur de l’antenne locale.

—   Bonjour Arnaud.

—   Salut Eva. Comment vas-tu ? Quel bon vent t’amène ? J’ai ouï dire que tu étais sur une enquête difficile !

Les contacts de Dounia s’étaient empressés d’alerter leur chef. Il y avait donc « anguille sous roche » comme dirait René. Elle improvisa aussitôt un coup de bluff.

—   C’est vrai que je ne chôme pas en ce moment. Mais ce n’est pas, ou plus exactement pas directement, l’objet de mon appel. Je voulais te prévenir que l’inspection des services s’intéresse de près à mes investigations et plus particulièrement aux pistes qui touchent à des androïdes où à quelque chose qui s’en rapproche. Au nom de notre vieille amitié, je voulais te prévenir. Idéalement, il se pourrait même qu’ils ne viennent pas t’interroger si je les rassurais grâce aux infos techniques que tu pourrais me donner…

—   Je voudrais bien t’aider, tu penses bien, mais d’après les éléments transmis par ta collaboratrice à mes agents, cela ne concerne en rien l’agence de supervision. L’inspection sait bien que nous sommes un modèle de transparence. L’institution fêtera son bicentenaire sans n’avoir jamais failli à ses devoirs, alliant efficacité et déontologie.

Eva jubila intérieurement. C’était un code qu’ils avaient mis au point lors des multiples simulations tactiques qu’ils avaient effectuées en binôme pendant leurs trois années d’école d’officiers. Si elle « pensait bien », c’était que ses doutes étaient justifiés. Quant à l’allusion au bicentenaire, elle ne pouvait que faire référence aux festivités des 200 ans de la tour Eiffel, le 31 mars 2089, à l’occasion duquel ils avaient tous deux défilé sur le Champ-de-Mars. Ils se retrouveraient donc le soir même à 21h sous le célèbre monument, à l’abri de toute écoute grâce à la foule de touristes qui y déambulaient jusque tard dans la soirée.

Lors de ce rendez-vous, Arnaud lui expliqua à voix basse que les chercheurs de l’agence travaillaient sur des combinaisons révolutionnaires grâce au transfert de technologies utilisées pour les androïdes. Le public ciblé était celui des personnes immunodéprimées qui pourraient ainsi circuler librement, en intérieur comme en extérieur, sans risque d’être en contact avec des microbes et virus. Malgré l’aval donné par le comité scientifique, le processus de validation était malheureusement bloqué par le comité éthique chargé de son homologation qui craignait que cette invention ne soit détournée par les personnes de plus en plus nombreuses qui cachaient sous le terme d’agoraphobie un comportement asocial inquiétant. En attendant l’approbation officielle de ce sujet, la direction générale de l’agence chargea Arnaud de trouver quelques personnes qui pourraient en toute discrétion tester l’un ou l’autre prototype.

—   En épluchant l’abondant courrier reçu par l’agence, j’ai sélectionné la demande d’une association franc-comtoise de lutte contre les CAI, les « communautés autarciques intransigeantes », qui nous invitait à développer une combinaison de ce type.

—   Les CAI, ce sont bien les groupes qui refusent toute forme de fichage, qu’il soit photographique, digital ou ADN.

—   Excellente remarque, élève Montaret ! Ils refusent aussi toute puce de géolocalisation, au nom du respect de leur liberté individuelle, ce qui les a conduits à refuser toute technologie avancée. Ils vivent en communautés recluses et isolées, tolérées par les autorités civiles, un peu comme les amish d’Amérique qui restent figés dans le XVIIIe siècle.

—   Mais que pourrait bien faire cette association d’un tel prototype ?

—   Le régime de ces CAI est très sévère, se rapprochant de celui des sectes par de nombreux aspects. L’association reçoit beaucoup de personnes qui aimeraient s’en échapper, mais la réadaptation au monde « normal » est très difficile. C’est pourquoi elle est convaincue de l’utilité de notre combinaison dans leur processus de « retour à la civilisation », grâce à des sorties « dans le monde réel » accompagnées par des bénévoles. Le port d’une combinaison leur permettrait d’une part, d’échapper à la vigilance des veilleurs de la communauté et d’autre part, de se sentir protégés du mode extérieur.

—   Tu leur as donc prêté un prototype ?

—   Pas immédiatement. J’ai attendu l’accord du comité éthique qui m’a été relayé par ma direction générale au cours d’une réunion. Lorsque je me suis aperçu que mon supérieur m’avait trompé pour relancer la recherche sans autorisation, il était trop tard. Je suis mouillé dans cette affaire, bien malgré moi.

—   D’où ton inquiétude quand des éléments de mon enquête me guide vers ton prototype.

—   D’où surtout ma volonté de jouer franc jeu avec toi et de ne rien te cacher, même si je dois y laisser ma carrière.

—   On n’en est pas là…

* * * * *

René tourna lentement et longuement sa cuillère dans sa tasse de café, alternant régulièrement le sens de giration. Eva restait silencieuse, sachant par expérience que malgré l’inutilité apparente de tourner un café sans sucre, cela permettait à René de maintenir un niveau très élevé de concentration.

—   Donc, ma chère Eva, après la phase d’exaltation prématurée puis celle de découragement exagéré, te voici abattue avec des pistes dont tu ne vois pas le bout et ne perçois pas le sens.

—   Non, ce n’est pas vraiment ça. C’est juste que je suis frustrée d’attendre les conclusions des recherches que j’ai demandées, sans avoir la certitude qu’elles me mèneront quelque part.

—   C’est donc bien ce que je disais. Laisse donc le temps à ton équipe de faire son boulot. Et revenons aux fondamentaux, aussi empoussiérés que vous les jugiez toi et ta génération.

—   Tu es bien sévère, là, René !

—   Je disais donc, les fondamentaux. Le mobile pour commencer.

—   Sur ce point, on n’a pas grand-chose. Pas de vol avant ou après le meurtre. La victime ne laisse pas d’héritage significatif. Elle ne semble pas avoir d’ennemis, elle est même appréciée de son entourage. Le seul élément qui ressort de l’enquête de voisinage, c’est son mari. Il est présenté comme colérique, sanguin même, parfois cinglant vis-à-vis de sa femme, mais sans violence physique attestée par un voisin, ni par les conclusions médico-légales.

—   Mais les violences ne sont pas toujours physiques… et les différends conjugaux font un parfait mobile. Côté alibi ?

—   En béton : Manorque a passé toute la journée avec ses collègues en séminaire professionnel.

—   Lui, d’accord, mais aurait-il pu engager un tueur ?

—   On a cherché de ce côté-là aussi, sans succès. Il a une vie assez rangée, pas de liens connus avec des délinquants. Toutes les personnes avec qui il a été en contact sur son visio-comm ou sur le web sont hors de cause. Et puis, je te rappelle que l’ADN suspect est celui d’une femme.

—   Et il est bien connu que les femmes ont un penchant marqué pour les meurtres bien sanglants à l’arme blanche d’ailleurs, répliqua René sur un ton ironique. Dernier sujet et je te laisse bosser un peu : des affaires analogues ?

—   Rien de significatif.

—   Tu as vérifié par toi-même ?

—   Comme si j’en avais eu le temps. Et puis tu sais bien que quand le système central te dit qu’il ne trouve pas de corrélation, il n’y a plus grand-chose à vérifier.

—   Si tu le dis ! Allez, sans rancune, ne fais pas cette tête-là ! Je vais même te faire un petit cadeau.

Il se leva et fouilla dans son tiroir pour en extraire deux jetons de stockage vidéo. Il s’agissait de deux très vieux films d’Alfred Hitchcock, un maître à penser de René : « Le crime était presque parfait » et « L’inconnu du Nord-Express ».

* * * * *

La matinée parut interminable pour Eva. Elle détestait attendre. Elle eut beau s’occuper l’esprit en rattrapant son retard dans les diverses tâches administratives liées à son poste, elle ne cessait de regarder son communicateur, comme si cela allait permettre que ses agents lui rendent compte plus vite. Malgré son manque de goût pour les films antiques en noir et blanc, elle profita de sa pause méridienne pour visionner les films d’Hitchcock et se surprit à se passionner par les intrigues du génie du suspens.

L’après-midi était bien avancé quand Bertrand et Dounia prirent enfin contact.

—   Madame la Commissaire, vous n’imaginez pas. C’est le bout du monde ici, en Haute-Saône. Nous avons fini par trouver le président de l’association anti-CAI à Choye, un village tellement perdu que nous avons cru, à tort, qu’il était le siège de la secte !

—   Si vous voulez une prime d’aventuriers, c’est peine perdue. Dites-moi plutôt ce que vous avez trouvé.

—   Le président n’était pas très bavard. Il a fallu le menacer de lancer un appel à témoins dans les médias locaux pour retrouver une combinaison ressemblant à un androïde pour qu’il retrouve la mémoire. C’est bien lui qui a contacté l’agence et obtenu le prototype. Il s’agit bien d’un modèle féminin. Un jour qu’il la testait avec une bénévole dans une clairière en pleine forêt, ils ont été surpris par un petit groupe de spéléologues, composé de trois hommes, qui sortait d’une cavité. Ils étaient très curieux et ont acheté leur silence contre la possibilité d’utiliser de temps à autre la combinaison.

—   Et cela colle avec notre affaire ?

—   Cela en a tout l’air, elle a été empruntée à deux reprises. La dernière fois, c’était la semaine dernière et elle n’a été ramenée qu’hier.

—   Enfin une piste prometteuse. Sauf que cela confirme que Sébastien Manorque est hors de cause. Vu la surveillance dont il fait l’objet, il n’aurait jamais pu s’éclipser pour faire un aller-retour dans votre paradis perdu !

Eva eut à peine le temps de couper la communication que l’hologramme du commandant Manier scintilla devant elle. Il lui expliqua qu’ils avaient enfin terminé de passer au peigne fin le pavillon et ses abords. Malheureusement, il était bredouille. Il n’avait relevé aucune anomalie, si ce n’est que l’ADN non identifié se trouvait uniquement sur la scène du crime, et nulle part ailleurs. Il était très dubitatif. Dans l’hypothèse que ce soit l’ADN de la tueuse, la faible quantité trouvée ne collait pas. Soit elle avait ouvert sa combinaison à un moment donné et l’on aurait dû trouver davantage de traces ADN, soit elle avait été très prudente et l’on n’aurait rien trouvé.

Le cerveau du commissaire remuait en tous sens les éléments de l’enquête. Son intuition lui disait que le dénouement était proche. Elle ne savait pas encore vraiment comment, mais elle avait la conviction qu’elles disposaient des indices suffisants. Celui qui avait un flair quasi infaillible, c’était René. Il avait sans doute une bonne raison de la guider vers Hitchcock. Qu’avait-il suggéré d’autre d’ailleurs ? Mais bien sûr ! Elle activa l’interface de l’unité centrale et demanda à consulter la recherche de similitudes avec d’autres affaires. Elle était toujours classée non probante. Lorsqu’elle afficha les paramètres de la requête, elle vit tout de suite le paramètre inadéquat. La blessure mortelle indiquée était l’égorgement. Cela correspondait à la réalité, certes, mais la première intention du meurtrier, qu’il soit homme ou femme, était un coup au cœur avec une lame fine de type ouvre-lettres. Elle relança donc une nouvelle requête mentionnant ce mode opératoire comme celui ayant entraîné la mort. Le système trouva aussitôt une correspondance avec une probabilité de 88% avec un meurtre non résolu qui avait eu lieu un mois plus tôt à Strasbourg. Là aussi, le mari avait été fortement suspecté, mais son alibi était inattaquable. Un androïde féminin dépourvu de balise de géolocalisation apparaissait également en cours d’enquête et des traces d’ADN non fichées avaient été retrouvées. Elle rappela ses enquêteurs de terrain.

—   Bertrand, Dounia, vous avez parlé d’un deuxième emprunt du prototype. Vous avez la période ?

—   Oui, entre le 6 et le 9 septembre.

—   Ça colle ! Mais je crains que votre interlocuteur n’ait pas totalement recouvré la mémoire. Vous devriez retourner lui faire une visite.

Son intuition ne l’avait pas trompée. Elle eut rapidement la confirmation que les spéléologues avaient posé une autre exigence. Si l’association n’avait pas recueilli et donné des cheveux et des pellicules d’une de leur protégée qui voulait quitter la CAI, ils menaçaient de s’en procurer directement auprès de la communauté en échange des infos exclusives sur le prototype.

* * * * *

L’enquête de voisinage avait déjà permis d’établir la passion de Sébastien pour les grottes. L’absence totale de trace numérique le 8 septembre, jour du meurtre strasbourgeois, ni connexion internet, ni paiement d’aucune sorte, fragilisait l’alibi qu’il avait donné d’une sortie spéléo. Sortie d’autant moins convaincante que le mari de la victime strasbourgeoise, dont il fut vite établi qu’il était un de ses deux compagnons d’exploration souterraine, travaillait ce jour-là. À l’inverse, l’Alsacien, d’un profil psychologique proche de Manorque, avait disparu des radars le jour du meurtre meudonnais.

Fort de ces éléments, Eva fit mettre Sébastien Manorque en garde à vue et n’eut guère de mal à obtenir ses aveux.

Les deux maris avaient plusieurs points communs : leur passion pour la spéléologie certes, mais surtout un profil psychologique qualifié de « pervers narcissique » par les spécialistes, qui s’exprimait en particulier dans leurs relations avec leurs femmes.

Ils se retrouvaient deux à trois fois par an avec un troisième comparse pour explorer des cavités souterraines à travers la France ou dans des pays limitrophes. Par jeu, depuis leur adolescence, leurs échanges étaient limités à des commentaires codés sur un site spécialisé, très difficilement traçables. Dans la clairière de Choye, dès que le responsable de l’association avait incidemment, et imprudemment, mentionné qu’elle n’était pas équipée de puce de localisation, ils avaient vite compris l’usage qu’ils pourraient faire du prototype. En effet, ils étaient tous deux de taille moyenne et pouvaient porter la combinaison. Le sexe apparent du prototype et le subterfuge de quelques traces d’ADN féminin brouilleraient les pistes. Pour se forger des alibis inattaquables, chacun s’occuperait de la femme de l’autre. Quant à la logistique de transport du prototype, c’était le troisième larron, commercial itinérant qui s’en était chargé. Il n’était quant à lui pas dans la combine, persuadé qu’il ne s’agissait que d’un nouveau défi ludique : changer de sexe pendant quelques heures en se promenant sous l’apparence d’une femme.

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—   Bonsoir patron !

—   Madame la Commissaire à qui je dois le respect, cela fait belle lurette que je ne suis plus votre patron…

—   Mais techniquement parlant, je ne suis toujours pas ton chef, René. Je te dois d’ailleurs une fière chandelle. Sans toi, j’aurais pu patauger encore longtemps avant de penser à des crimes croisés, thème commun aux deux films que tu m’as prêtés… Qu’est-ce qui t’a mis sur la voie ?

—   Les pulsions criminelles sont au cœur de la nature humaine depuis la préhistoire, même si l’éducation, l’intégration sociale et les actions de prévention de la délinquance rendent de plus en plus rare le passage à l’acte. Maître Hitchcock a vulgarisé dans ses films les principales pulsions noires de l’homme et les circonvolutions tortueuses des cerveaux dérangés pour parvenir à leur fin. Crois-moi, lorsqu’on est dans le brouillard, rien de mieux que de se référer à lui !

 

FIN

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