queneauParmi mes premiers souvenirs de théâtre,
alors que je n'étais encore que lycéen,
je me souviens d'avoir été enthousiasmé
par les "Exercices de style",

une mise en scène s'inspirant
du livre éponyme de Raymond Queneau,

publié en 1947 qui proposait à ses lecteurs
99 manières différentes de raconter une très courte histoire.

C'est pourquoi,lorsque les éditions Vermiscellanées
ont lancé un appel à textes "à la manière de Queneau",
j'ai pris un grand plaisir à écrire
6 variations de la saynète proposée.

Au total, 559 variations ont été proposées par 178 auteurs.

Parmi les 99 qui viennent d'être publiées
dans ce très beau recueil collectif,
vous trouverez l'une des miennes intitulée
« Rapport de surveillance »


Ce recueil est disponible en format papier au prix de 14€

ou en format numérique au prix de 8,99€ sur le site de l'éditeur

Si vous souhaitez un exemplaire dédicacé,
n'hésitez pas à "contacter l'auteur" dans la colonne de droite de ce blog.


En bonus et en guise d'apéritif, j'ai le plaisir de publier ici
mes 5 autres variations qui n'ont pas trouvé leur place dans le recueil.

Saynète initiale

Un homme d'affaires pressé rencontre une petite vieille en robe de chambre à fleurs bleues sur le quai d'une gare perdue en pleine campagne. Elle parle à un lampadaire cassé. Il lui demande si tout va bien. Elle ne semble pas l'entendre ni lui porter attention. Il la secoue un peu et les lunettes de la grand-mère tombent. Elle cligne des yeux, un peu sonnée, se tourne vers l'homme d'affaires et dit : « Vous avez l'air d'avoir froid. Voulez-vous ma robe de chambre ? »

 

Variation 1 : Post apocalyptique

Avec les années, les clients étaient de plus en plus exigeants et la matière première de plus en plus rare. Je devais parcourir des centaines de kilomètres pour fouiller les décombres d’anciennes villes et friches industrielles. Pour éviter les taxes exorbitantes des gangs, il me fallait privilégier les plus isolées, les plus inhospitalières.

Ce jour-là, sous une chaleur suffocante, je poursuivais ma recherche de composants électroniques rares. Un antique guide technique d’une grande valeur, imprimé sur du vrai papier, m’avait appris qu’ils avaient été utilisés dans la deuxième partie du XXIe siècle par la Société Européenne des Chemins de Fer pour piloter leurs aiguillages. Bien qu’ils soient censés être protégés des bombes électromagnétiques grâce à leur enveloppe en plomb, tous ceux que j’avais dénichés jusque-là étaient hors d’usage. Cet ancien nœud ferroviaire, loin de toute cité ancienne et de tout campement moderne, était ma dernière chance. Dans moins de douze heures, la commande que j’avais reçue serait échue et je serai banni de la liste des fournisseurs agréés par les services du suprême instigateur.

Curieusement, une gare avait été adossée à ce croisement posé en pleine nature, à des kilomètres de toute habitation. Seuls quelques vestiges de murs témoignaient de ce passé, ainsi qu’un mât d’éclairage métallique au sommet duquel pendait un simple fil électrique.

En arrivant sur les lieux, j’entendis une voix féminine près du lampadaire. J’eus beau observer, je ne vis aucun interlocuteur auquel cette femme aux cheveux blancs pouvait s’adresser. Une idée folle se forma dans mon esprit. Se pouvait-il qu’elle fasse le guet ? Le mât cachait-il du matériel de communication ? Je ne pouvais laisser le doute persister et m’approchai prenant un air dégagé. Alors que je saluais l’inconnue en m’enquérant de sa santé, conformément aux usages, elle m’ignora et poursuivit son monologue incompréhensible adressé au lampadaire.

Ce comportement ne fit que renforcer mes craintes. Je la saisis par les épaules et la secouais pendant quelques secondes afin de l’obliger à me répondre. Lorsque ses lunettes tombèrent, elle réagit enfin. Après avoir esquissé quelques mimiques, elle affirma que je devais avoir froid et me proposa la robe de chambre avec des motifs de fleurs bleues dont elle était affublée.

Ces propos insensés ne pouvaient être qu’un code à destination de son mystérieux correspondant. Je courus vers mon engin motorisé et pris la fuite sans me retourner.

 

Variation 2 : Discours

—    La parole est à Monsieur Aristide Bonnefortune, Président Directeur Général de Vergnan Créations

—    Monsieur le Préfet, Madame le Maire, Monsieur le Député, Mesdames et Messieurs les membres du Conseil d’Administration, Mesdames et Messieurs les salariés de Vergnan Créations, Mesdames et Messieurs les représentants de la presse locale et nationale, Mesdames et Messieurs les habitants de Nesrou-Gare-la-Forêt, Mesdames et Messieurs.

C’est un plaisir incommensurable pour le PDG que je suis d’inaugurer une nouvelle usine de production. Je connais les rumeurs qui ont entouré le choix de cette localisation audacieuse, en pleine campagne, loin des sites industriels habituels. Non, cette implantation n’est pas liée à de la « pseudo optimisation fiscale » ni à la recherche de « main-d’œuvre servile et sous-payée ». Je vais, sans m’éterniser, soyez rassurés, vous narrer l’origine de cette implantation.

L’histoire commence avec une tournée d’un de nos commerciaux itinérants, Monsieur Alain Delnaux, promu depuis directeur des ventes, que je salue particulièrement aujourd’hui. À l’issue d’une tournée, il avait moins d’un quart d’heure de correspondance entre deux trains à la gare de Nesrou. Fort de son professionnalisme selon certaines sources, ou de peur de ne pas atteindre son objectif chiffré pour d’autres, il décida d’employer ces quelques minutes pour présenter nos produits à une vieille dame, Germaine, esseulée sur le quai.

En s’approchant, Alain s’aperçut qu’elle était en pleine conversation avec un réverbère cassé. Il ne se découragea pas pour autant et tenta d’entamer la discussion en lançant de la voix charmeuse qu’on lui connaît : « Tout va bien, Madame ? » Germaine ne réagit pas. Beaucoup en seraient restés là. Néanmoins, notre commercial, probablement mu par une réelle inquiétude quant à la santé de cette personne âgée et donc à la nécessité probable de prévenir les secours, dans un élan responsable et solidaire qui lui fait honneur, s’approcha d’un pas, prit Germaine par les épaules et entama un léger mouvement oscillatoire pour tenter de la ramener à la réalité.

Derrière son micro, Aristide Bonnefortune se tait un instant, le temps de mimer la scène avec un visage particulièrement expressif, entraînant les rires puis les applaudissements de son auditoire.

—    C’est bien ainsi que cela s’est passé, n’est-il pas mon cher Alain ? Cette action, donc, pour laquelle Alain osa dépasser les convenances habituelles, dans la limite de l’intérêt de l’intéressée, entraîna la chute des lunettes de Germaine, provoquant enfin une réaction de cette dernière. La vieille dame cligna des yeux à plusieurs reprises et, légèrement hébétée, s’adressa à notre collègue de la manière suivante : « Vous avez l’air frigorifié, prenez donc ma robe de chambre à fleurs bleues ! »

Alain n’eut pas le temps de lui répondre, le haut-parleur annonçant le départ imminent de son train. Avec l’esprit de décision dont il sait faire preuve, il accepta le présent de Germaine et monta dans la voiture de seconde classe.

L’histoire ne s’arrête pas là. À la demande inspirée d’Alain, notre service de Recherche & Développement a amélioré puis mis en production ce modèle fleuri qui a connu le succès que l’on sait.

Je soupçonne quelques sceptiques parmi vous qui doivent penser que je noie le poisson pour ne pas répondre à la question initiale : pourquoi implanter cette usine dans cette belle commune de Nesrou-Gare-la-Forêt ? J’y viens !

Comme la coupe et les motifs de fleurs bleues de la robe de chambre se sont avérés par la suite être une création originale de Germaine, nous lui avons proposé un contrat pour en acheter les droits. Considérant qu’elle avait déjà tout ce qu’il lui fallait pour ses vieux jours, elle renonça à tout paiement à l’unique, mais incontournable condition que la production soit localisée ici même si le seuil du million d’exemplaires vendus devait être dépassé.

C’est aujourd’hui chose faite !

Madame le Maire, avant de vous passer la parole, je voudrais vous confirmer combien je suis ravi d’honorer cette promesse, tout comme vous devez être fière de compter dans votre commune une administrée si altruiste et attentive à la situation de l’emploi local. Mesdames et Messieurs, je vous propose de faire une ovation à Germaine, qui est ici avec nous, assise sur l’estrade avec les officiels !

Alors que le Prédisent Directeur Général se retire sous des applaudissements nourris, une vieille dame assise à côté du Préfet s’adresse à son accoudoir.

-       Ce pauvre homme n’a pas l’air d’avoir chaud. Crois-tu que je devrais lui donner mes mitaines ?

 

Variation 3 : Enfantin

Durant les vacances estivales, deux enfants se chamaillent.

—    Qu’elle est belle, cette gare !

—    Tu rigoles, elle est paumée, il n’y a rien autour. C’est nul.

—    Tu n’y comprends rien, c’est chouette d’avoir des champs tout autour. C’est même écolo !

—    Et puis t’as vu la lampe, je te parie qu’elle ne marche même pas.

—    N’importe quoi ! Et puis d’abord, on n’dit pas une lampe, mais un rébervère. Il y a même une grand-mère qui l’admire. Elle lui parle, même que…

—    Regarde plutôt le monsieur sérieux en costume, il se dépêche comme s’il voulait vite partir ailleurs. Tiens, il va voir la mamie pour lui dire ce qu’il en pense de son machin tout cassé.

—    La grand-mère, elle n’en a rien à faire. Elle ne le regarde même pas.

—    Pfff. C’est nul. Regarde comme il la secoue ta mamie. Elle en perd ses lunettes.

—    Si c’est sa robe de chambre qu’il veut, il n’a qu’à lui demander. Je suis sûre qu’elle lui en ferait cadeau.

—    Mais il s’en fout de sa robe de chambre. Regarde ce que j’en fais de ta mamie !

Marc prend la figurine en plastique et la jette le plus loin possible sur la plage. Il arrache le morceau de bois qui faisait office de lampadaire et piétine la gare de sable qu’ils avaient mis des heures à bâtir.

Carole court vers sa mère en pleurant.

—    Maman, maman, Marc est méchant. Il a jeté ma grand-mère et cassé ma gare !

 

Variation 4 : Accessoiriste de spectacle

- Un quai de gare campagnarde.

 

- Un lampadaire cassé.

 

- Un costume-cravate.

 

- Un attaché-case.

 

- Une paire de lunettes de vieille femme, supportant plusieurs chutes.

 

- Une robe de chambre à fleurs bleues.

 

C’est tout.

 

Variation 5 : Synthétique

 

Sur un quai de gare, une femme propose sa robe de chambre à l’homme qui vient de la secouer alors qu’elle était en plein monologue avec un lampadaire cassé.

 

FIN