anti chap 3

Aujourd'hui, le troisième et dernier chapitre de ma nouvelle 'Antidote" rédigée en réponse au concours « VISIONS DU FUTUR » 2013 à partir de la citation suivante de Roland C. Wagner, écrivain français de Science-Fiction né en 1960:
«  J’avais l’impression d’être sur le point de toucher du doigt quelque chose qui flottait à la lisière de ma conscience, quelque chose qui m’était familier(…). » 

Que ceux qui se sont attachés à ces personnages se rassurent : j'ai prolongé leurs aventures dans une autre nouvelle, en réponse à un autre concours.
Bonne lecture... et n'hésitez pas à commenter selon votre bon vouloir !

 

Cette nouvelle, bien que pouvant se lire de manière autonome, constitue la première partie de la saga "L'odyssée des berceaux". "La passerelle" en est le troisième chapitre.

Antidote

Chapitre 3 – La passerelle

 

Banni glisse sur la paroi métallique, prend de la vitesse avant de chuter dans une rivière de déchets poussés par une grande vis sans fin. Il y en a des milliers, des millions. D’autres tombent de beaucoup plus haut, sans doute des niveaux supérieurs. Il ne faut pas être devin pour comprendre qu’ils termineront leur course sur la colline de détritus du marais. Il saisit la vis à pleines mains et se laisse hisser sur une hauteur de deux mètres. Dès qu’il le peut, il se propulse sur le côté, enjambe une rampe et se rétablit sur une coursive de contrôle, heureux d’échapper à cet environnement mouvant qui l’aurait ramené à la case départ.

A quelques mètres, il aperçoit une porte dans la paroi métallique. Il faut une clé pour l’ouvrir. Non, plutôt un outil conçu pour. Il prend son tournevis et essaie les différentes têtes les unes après les autres. Il commence à douter quand, enfin, il sent le mécanisme tourner et la porte s’ouvrir. Derrière elle, un escalier de maintenance en spirale recouvert d’une telle couche de poussière qu’il n’a pas du être utilisé depuis des années. Des veilleuses électriques parcimonieuses renforcent son air lugubre.

Banni commence son ascension. Une dizaine de mètres plus haut, un palier. Sur le mur, un simple judas. Il approche son oeil et peut voir le hangar où il était caché un peu plus tôt. Pour s’occuper l’esprit, il compte les marches. Mille marches avant le palier suivant, soit environ 200 mètres de dénivelé. Un nouveau judas. Un autre hangar. Il aperçoit des pièces plus élaborées, intégrant de l’électronique. Au fond, le ballet des crémaillères continue. Encore mille marches et il aperçoit de l’outillage informatique. Au palier suivant des pilules ressemblant à des médicaments. Ainsi, chaque niveau est cloisonné. Plus il monte, plus la technologie est développée. Il a perdu le compte lorsqu’il atteint le dernier palier. Cette fois-ci, il y a une porte, mais pas de serrure. Il colle une dernière fois son oeil contre le judas : un couloir luxueux, au fond une verrière, et derrière la verrière, des étoiles ! Il est enfin arrivé à la passerelle !

La lumière est faible. C’est donc la nuit, l’idéal pour une entrée discrète. Banni remet les oreillettes en place. Silence radio. Il prend le badge électronique et le pose contre un détecteur placé à droite de la porte. Un léger déclic se fait entendre et la porte s’entrouvre. Il se glisse à l’intérieur et la referme aussitôt. Des lumières rouges se mettent à clignoter. Il court. L’épaisse moquette étouffe le bruit de ses pas. Des grésillements sortent de l’oreillette, puis des voix confirment son inquiétude.

-         Alerte rouge, une porte condamnée a été ouverte dans le secteur A2/023.
-         Ici commandement. Section spéciale 13, ordre de maîtriser l’intrus.
-         De plus, le badge utilisé est périmé.
-         Section spéciale 13, ordre modifié : capturer l’intrus mort ou vif. Surveillance, comment est-ce possible ?
-         Cette porte est condamnée depuis tant d’années que les mises à jour du logiciel commandant la serrure n’ont pas dû être faites.

Banni ralentit le rythme, tous les sens aux aguets. Dès qu’il entend le cliquetis des armures, il se précipite dans le débarras le plus proche. La chance est avec lui, il se trouve dans une réserve de linge. Il troque sa combinaison pour un pantalon noir, un sweet de couleur vive, une cape flottante et chausse des bottes de cuir. Il s’enduit les cheveux de gel avant de les coiffer.

Il cache son sac au fond d’un placard et entrouvre la porte. Une voix féminine qui lui semble familière parvient à ses oreilles.
-         … fille du président.
-         Madame, je suis désolée, mais ce sont les consignes : en cas d’alerte, les civils ne doivent pas rester dans les couloirs.
-         Vous n’ignorez pas que je suis aussi la fiancée de l’ambassadeur Tamino. Vous voulez peut-être vous expliquer avec lui ?
-         Euh, ça ira pour cette fois. Je ne vous ai pas vu. Mais ne traînez pas par ici, d’accord ?

De nouveau le silence. Des pas légers s’approchent. Banni regarde le plus discrètement possible, puis sort dans le couloir.
-         Excusez-moi, vous êtes bien Eléonore ?
-         Vedien ! Toi, enfin…
-         Vedien, tel est donc mon nom ! Je suis donc quelqu’un…
-         Oh oui, et pas n’importe qui !

Elle s’approche pour l’embrasser avant de suspendre son geste. Elle lui prend la main et le guide vers la pièce qu’il vient de quitter.
-         Tu ne me reconnais pas ?
-         Si, j’ai vu votre photo dans une revue.
-         L’essentiel, c’est que tu sois revenu. Ils n’ont pas réussi à t’effacer complètement. A chaque alerte, j’espérais que ce soit toi… Tu as donc réussi. Mais pour le moment, le plus urgent, c’est de rejoindre ton laboratoire. Il faudra être prudent, ça grouille de forces spéciales là-bas, reconnaissables par leurs armures noires. En cas de contrôle, tu ne dis rien et me laisse parler. Je te ferai passer pour un de mes serviteurs.

Eléonore le guide d’un pas sûr à travers un labyrinthe de couloirs et de halls richement décorés. Ils sont contrôlés à trois reprises, sans difficultés. Ils arrivent devant une grande section où toutes les parois sont vitrées.
-         Nous arrivons, Vedien. Ton laboratoire est juste après la passerelle de commandement. Comme tu peux le constater, tout le personnel de permanence peut nous voir. Mais avec tes cheveux longs et ta barbe, je ne pense pas qu’ils te reconnaîtront. Marche la tête haute, un pas derrière moi et tout ira bien.

Discrètement, il regarde la passerelle. Il reconnaît les diverses consoles. Le spectacle des étoiles à travers la baie lui réchauffe le coeur. Il a l’impression de rentrer chez lui après un très long voyage.

Grâce à son badge, Eléonore ouvre une grande porte blanche. Ils pénètrent dans un sas. De l’autre côté, un dispositif de lecture de rétine et d’empreintes digitales. Vedien pose l’oeil devant la caméra et sa main dans l’emplacement prévu. La deuxième porte s’ouvre tandis qu’une voix synthétique l’accueille.
-         Soyez le bienvenu, Professeur Vedien Nobil. Votre dernière visite remonte à 78 jours, 9 heures et 12 minutes.

Eléonore se place à son tour devant les détecteurs.
-         Soyez la bienvenue, Madame Eléonore Prajin. Votre accès est autorisé tant que vous restez dans la même pièce que le professeur Nobil.

Ils se dirigent jusqu’à un nouveau sas permettant d’accéder à son laboratoire personnel. Les contrôles franchis, elle l’installe dans un fauteuil et met en place de nombreux capteurs, reliés à un casque qui recouvre entièrement sa tête. Tout en s’activant, elle lui explique ce qui se passe.
-         Tu diriges l’ensemble des scientifiques de la ville. Tu enquêtais sur la disparition de plusieurs de tes collègues quand tu as découvert que les forces spéciales employaient une technique élaborée de lavage de cerveau pour effacer la mémoire de leurs opposants, les privant aussi de leur énergie et de leur combativité. Tu as utilisé tes connaissances en neuro-sciences pour développer un vaccin. Tu n’as pas eu le temps de le finaliser, mais tu espérais sauvegarder la volonté de te battre et les ressources suffisantes pour revenir jusqu’ici. Tu as visiblement réussi. Tu as aussi copié tout le contenu de ta mémoire sur cet ordinateur. Tu m’as indiqué la marche à suivre pour faire l’opération inverse. Tu me fais confiance ? Je lance le processus ?
-         Bien sûr Eléonore. N’attends plus !

Elle met en route le système. Vedien semble anesthésié, mais des spasmes l’agitent pendant l’opération qui se prolonge une heure entière. L’angoisse ne la quitte pas. Mais elle lui avait promis de le faire.

Vedien a l’impression de sortir d’un cauchemar. Il a une migraine terrible. Il sent qu’on lui retire son casque. Il ouvre les yeux et découvre le visage radieux de l’amour de sa vie.
-         Oh Eléonore, enfin !
-         Védien, mon chéri. Tu me reconnais ! Tu as réussi !

Elle s’approche tout contre lui et abandonne ses lèvres aux siennes. Ils s’embrassent longuement. Vedien se sent revivre. La femme qu’il aime est avec lui. Sa vie, son passé, son futur, lui appartiennent de nouveau.

Mais avant de penser à l’avenir, il faut déjouer sans attendre le complot qui les menace.
-         Eleonore, informe ton père de mon retour dans le plus grand secret. Demande-lui de réunir le grand conseil. Qu’il invite aussi l’ambassadeur Tamino. Qu’il mette toutes les forces de sécurité en alerte et qu’elles assurent la sécurité de la passerelle à la place des forces spéciales.
-         Quel motif doit-il indiquer sur la convocation ?
-         Qu’il reste vague : il souhaite leur communiquer dans les plus brefs délais des informations de la plus haute importance.

La salle du Conseil est située au coeur de la passerelle. Pour cette séance extraordinaire à huis clos, les vitres ont été opacifiées. Le Président Prajin ouvre la séance.
-         Mesdames et Messieurs les vice-présidents, les conseillers représentants les différentes corporations, les officiers généraux, Monsieur l’ambassadeur, je vous remercie d’avoir répondu avec célérité à cette convocation inhabituelle. Nous aurons en effet des mesures d’urgence à prendre suite aux informations fondées et vérifiées qui me sont parvenues.
-              Avons-nous trouvé une planète habitable ?
-        Chaque chose en son temps. Je voudrais d’abord que nous entendions les conclusions de l’enquêteur qui, sur mon ordre, a mené des investigations approfondies sur un risque majeur de sécurité.
-          Monsieur le Président, comment se fait-il que je n’ai pas été informé de cette mission, alors que je suis le Général commandant les forces spéciales à qui reviennent, justement, ce type d’opération ?
-             Général Pantar, le devoir de ma charge m’oblige parfois à déroger à la coutume. Huissier, faites entrer l’enquêteur spécial.

Vedien entre, tête haute. Il salue le Président avant de prendre place devant le pupitre. A son passage, la surprise est générale. Le Général Pantar devient blanc comme un linge. Le silence fait place à des chuchottements… Le général se lève et s’insurge.
-         Le professeur n’est pas qualifié pour ce type de mission !
-         Général, vous n’avez pas la parole. Professeur, nous vous écoutons.
-         Depuis 1017 ans, nos dix berceaux, dix vaisseaux emportant chacun 100 000 passagers naviguent en flotille à la recherche d’une nouvelle planète habitable. L’organisation de chaque berceau repose sur l’équilibre entre le gouvernement, le Grand conseil, issu des différentes corporations, et le Conseil scientifique responsable du bon fonctionnement technique. Les forces de sécurité étaient au départ réduites au minimum indispensable.
En accédant aux archives secrètes des forces spéciales, j’ai découvert les preuves qu’au fil des générations, un véritable complot a été ourdi. Des heurts ont été artificiellement créés pour justifier leur création, puis la gestion des niveaux inférieurs a été retirée aux ingénieurs à leur profit.
-         Mais quels niveaux inférieurs ? ce sont des fables, proteste le Général Pantar.
-         Poursuivez, professeur.
-         Le génie des forces spéciales a été de faire oublier jusqu’à l’existence même des niveaux inférieurs. Mais d’où croyez-vous que viennent tous ces produits dont nous avons besoin pour vivre. Nos stocks ne sont pas infinis !
Tout s’est accéléré lorsqu’un de nos ingénieurs a découvert une planète habitable que nous atteindrons dans un an. Sur le cinquième berceau, les forces spéciales ont réussi à prendre le pouvoir et à dissoudre le Grand Conseil. Les ambassadeurs du cinquième berceau cherchent à mener des coups d’états du même type sur les autres berceaux. Un virus complexe a été inoculé dans les systèmes de navigation de l’ensemble des vaisseaux. Seuls ceux qui seront passé sous un régime militaire autocratique devaient bénéficier d’un antidote. De plus, notre cher ambassadeur Tamino a fait disparaître le découvreur de la planète habitable avant qu’il ne divulgue l’information. Il l’a « effacé » grâce à une technique élaborée de lavage de cerveau de leur invention.
Lorsque l’ambassadeur a fait des avances à la fille du Président, celle-ci a accepté de jouer le jeu pour mieux l’espionner. Elle a ainsi découvert que j’étais sous surveillance et allait bientôt être effacé. J’ai juste eu le temps de prendre quelques contre-mesures avant de disparaître jusqu’à ce jour.
J’accuse donc l’ambassadeur Tamino et le Général Pantar de haute trahison.
-           Sergent, mettez-les aux arrêts, ordonne le Président.

A peine cet ordre lancé que des grenades fumigènes plongent la salle du conseil dans la plus grande confusion. Lorsque la situation s’éclaircit, les deux traîtres ont disparu. Vedien s’empare du visiophone.
-           Officier de quart, quelle est la situation ?
-        Professeur, tout se déroule selon vos prévisions : l’ambassadeur, le Général Pantar et l’ensemble des forces spéciales viennent de quitter le berceau à bord de leur navette.
-           Opération terminée.

Eleonore se précipite sur Vedien.
-         Ainsi, tu avais tout prévu ! Et les fumigènes, c’était toi ?
-         Bien sûr.
-         Il y a encore des choses que j’ignore ?
-        Nos chercheurs ont trouvé un antidote. Le virus des forces spéciales a été éliminé des neuf berceaux non renégats. De plus, j’ai inoculé mon propre virus, qui mute toutes les secondes, dans le module d’amarage de leur navette. Il va infecter le cinquième berceau de manière à ce qu’il arrive sur la planète habitable neuf mois après nous. Le temps de lui préparer un comité d’accueil… très spécial !

 Erik Vaucey

A suivre

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