anti chap 2

Voici donc le deuxième chapitre de ma nouvelle 'Antidote" rédigée en réponse au concours « VISIONS DU FUTUR » 2013 à partir de la citation suivante de Roland C. Wagner, écrivain français de Science-Fiction né en 1960:
«  J’avais l’impression d’être sur le point de toucher du doigt quelque chose qui flottait à la lisière de ma conscience, quelque chose qui m’était familier(…). » 
Bonne lecture... et n'hésitez pas à commenter selon votre bon vouloir !

 Cette nouvelle, bien que pouvant se lire de manière autonome, constitue la première partie de la saga "L'odyssée des berceaux". "Les ateliers" en est le deuxième chapitre.

Antidote

 

Chapitre 2 – Les ateliers

 

Tombeur est aussitôt happé par la force du tourbillon qui l’entraîne dans les profondeurs sans qu’il puisse esquisser le moindre mouvement. Il est tellement balloté qu’il en perd tous ses repères. Luttant contre la nausée, il consacre toute son énergie à mordre dans l’embout de peur qu’il lui échappe. Il est subitement plaqué contre une grille métallique. Le choc est rude. Son corps est retenu par l’aspiration de l’eau dans l’immense conduite. Il a donc vu juste, mais s’il ne réagit pas rapidement, son voyage s’arrêtera là !

A la force des bras, il rampe vers le bord. Il espère que le courant sera moins fort. A cet endroit, la grille est déformée, sans doute par les chocs répétitifs des divers objets entraînés dans le tourbillon. Mais le passage est encore trop étroit. En tâtant du bout des doigts, il repère un rivet en partie arraché à l’intersection de deux barreaux. Il sort le couteau de chasse d’une poche de son sac. Il fait levier avec le dos de la lame… et le rivet cède. Il s’empresse d’écarter les tiges de métal et arrive tout juste à se faufiler. Les aspérités métalliques mordent ses bras et ses jambes en longues éraflures.

Il file de nouveau dans le courant ascendant. Dans la conduite, aucune lumière. Il est aveugle. Elle lui semble sans fin. A plusieurs reprises, il croise des turbines qui maintiennent le phénomène d’aspiration. Heureusement, les pales sont tellement grandes qu’il lui suffit de rester au coeur du courant pour éviter d’être davantage blessé. Son coeur bat la chamade. Quand il n’arrive plus à aspirer dans l’embout, la panique liée à la claustrophobie s’intensifie. La cartouche doit être vide. Il lève les yeux, aperçoit un point blanc. Il s’y raccroche ne pensant plus qu’à ce point qui grandit sans cesse. Est-ce la mort ? Est-ce la vie ? Il n’a même plus la force de penser. Il est projeté en l’air, au sommet d’un gigantesque jet d’eau. Il aspire une goulée d’air avant de retomber dans des eaux plus calmes. Il emploie ses dernières forces à nager jusqu’à la rive. Il se hisse sur le bord et s’effondre.

Lorsqu’il reprend conscience, il est assourdi par le vacarme de l’eau qui chute de bassin en bassin. Il se redresse avec difficulté, mais se rassure de ne sentir que des plaies superficielles et des ecchymoses. Il sort sa cape de laine qu’il enfile par dessus son sac à nouveau fixé dans son dos. Il longe le grand réservoir d’eau lorsqu’une voix l’apostrophe.

-         Eh, Banni, sors d’ici. Tu n’as rien à faire là !
-         Tu me connais ? Banni, est-ce donc mon vrai nom ?

L’homme vêtu d’une tunique couleur turquoise le pousse vers une sortie en criant.

-         Tais-toi ! Tu sais bien que tu ne dois pas parler. Ne cherche pas à m’embrouiller l’esprit. Ça porte malheur de t’écouter !

Banni se retrouve dans une grande rue piétonne. Le sol et de très hauts murs sont composés de plaques métalliques rivetées, identiques à celles qu’il avait aperçues derrière le tourbillon. Comme dans le marais, une lumière uniforme est diffusée depuis ce qui ressemble à un ciel, mais ne doit être qu’un plafond s’il en croit sa récente expérience. De multiples passants affairées vont et viennent, mais aucun ne semble le voir. Il se sent transparent, invisible.

Il marche pendant quelques minutes lorsqu’il remarque que de nombreuses personnes, hommes et femmes, vêtues de la même tunique turquoise que le gardien du réservoir, convergent vers un bâtiment majestueux. Il les suit à distance et reste bien au fond de l’amphithéâtre où elles prennent place. Ils doivent être une centaine à marmonner des sortes de mantras d’un ton monocorde. Puis, l’un d’eux monte sur une estrade et lance des invocations aussitôt reprises par cette étrange assemblée.

-         Qu’il est grand le génie de l’eau…
-         Qu’il est bon de nous procurer une eau pure et revigorante…
-         Qu’il est magnanime de nous la donner en abondance…
-         Qu’il est généreux de la renouveler sans cesse depuis toujours et pour l’éternité…

Banni en a assez entendu. Il sort sans bruit. Ainsi, ce peuple d’en-haut, que la population du marais prend pour des demi-dieux, est en réalité superstitieux et crédule. Il ne sait rien de la provenance de l’eau, ni du marais qui s’étend à quelques centaines de mètres sous leurs pieds.

Banni poursuit son chemin. La rue est interminable. Probablement aussi longue que le marais. De temps à autre, dans un renfoncement ou sous des cartons, il aperçoit des personnes portant la même cape que lui. Il ne voit pas leur visage caché sous leur grande capuche. Personne ne fait attention à eux, sauf parfois un enfant ou une personne âgée qui jette une piécette ou un morceau de pain dans leur écuelle.

Il s’assoit à côté de l’un d’eux qui semble assoupi. Mais celui-ci sursaute et se fâche aussitôt.

-         Hé toi, dégage ! Ici, c’est mon territoire. Les pièces sont pour moi !
-         Du calme, je suis juste venu te parler !
-         T’es un petit rigolo, toi. Ce fric, il est pour moi. Terminé !

Banni fait mine de se lever, le temps de récupérer les pièces de son sac qu’il jette dans l’écuelle.

-         Tu vois bien que je ne suis pas là pour l’argent. La preuve, je viens de te donner le mien ! Je veux juste te parler.
-         Mais tu viens d’arriver, toi ? Personne ne nous parle. Ça porte malheur. Même entre nous, on se bagarre plus qu’on papote.
-         Oui je viens d’arriver. On est où ?
-         Je ne sais pas.
-         Tu viens d’où ?
-         Je ne sais pas.
-         Tu es là depuis longtemps ?
-         Je ne sais pas.
-         Tu t’appelles comment ?
-         Je ne sais pas.
-         Dis-donc, tu as de la conversation ! Tu as des souvenirs de quelque chose !
-       Je me rappelle que je me suis retrouvé ici, un jour. Quand j’ai posé des questions, les turquoises m’ont dit de me taire et de faire la manche. Comme je continuais, ils m’ont mis dans un cachot. Depuis que je suis sorti, je suis là et je me tais.
-         Et cet argent, tu en fais quoi ? Tu vas dans des magasins ?
-      Bien sûr que non. Nous, on reste là. Mais le soir, quand les commerçants s’en vont, on échange les pièces contre leurs restes, souvent pas ragoûtants ! Tu me saoules avec toutes tes questions.
-         Juste une dernière, tu connais cette fille, Eléonore ?

Banni lui tend le magazine. L’inconnu ouvre de grands yeux en montrant la baie vitrée sur la photo et répond d’un ton surexcité.

-         Des étoiles, je n’ai pas rêvé, la passerelle, la passerelle !
-         Quoi la passerelle ?
-         Au cachot, je délirais, je voyais des étoiles. Je pensais à la passerelle ! Mais les turquoises m’ont dit que j’étais fou et que si je voulais sortir, il fallait que j’arrête de dire n’importe quoi.

Soudain, le visage déformé par une grimace d’effroi, il jette la revue.

-         Pourquoi tu me donnes ça. C’est interdit. Pas le cachot. Va-t’en !
-         Mais c’est quoi, c’est où la passerelle ?
-         Je ne sais pas. Va-t’en.

L’inconnu a le regard perdu dans le vague. Un souvenir a affleuré sa conscience… avant de repartir d’où il venait.

Banni poursuit son chemin, se remémorant chaque détail de la conversation. Les étoiles. Elles lui sont familières. Mais ni dans le marais, ni ici, il n’a vu de baies vitrées, ni de ciel avec des étoiles. Il doit encore y avoir un autre monde, plus haut, probablement. L’inconnu amnésique a du s’en souvenir de manière très fugitive. Ils viennent tous deux de là-bas. La passerelle ? Ce doit être le nom de ce monde là. Mais alors, que font-il ici, l’inconnu et lui ?

Il arrive sur une grande place. Sur les gradins, des centaines de personnes en blouses blanches. Sur une scène, des turquoises psalmodient. Les incantations ne sont plus tout à fait les mêmes.

-         Qu’il est grand le génie de la vie…
-         Qu’il est bon de nous procurer de quoi subvenir à notre faim…
-         Qu’il est magnanime de nous donner des semences en abondance…
-         Qu’il est généreux de les transformer en nourritures sans cesse depuis toujours et pour l’éternité…

Quand la foule se disperse, Banni profite de sa cape qui semble le rendre invisible pour suivre le groupe qui se tient juste devant lui. Ils mettent un masque devant leur nez et leur bouche et entrent dans une serre géante. Il se cache dans la végétation. Mais ici, pas de terre ni d’odeur d’humus. Il s’agit d’hectares de plantations hors sol, de multiples variétés. Et pour chaque variété, chaque rang correspond à un degré de maturité différent. Il se faufile jusqu’aux plants les plus anciens. Il y a tellement de personnel qui y travaille qu’il n’ose approcher. Ils remplissent des sacs. Il en a déjà vu de similaires. Dans le marais. Les semences apportées par les libellules mécaniques ! Il est donc dans une unité de production de semence. Une usine high tech, même s’il n’a encore vu aucun engin mécanisé. Et c’est le peuple des marais qui cultivent les semences et fournissent en retour des sacs de nourriture.

Il n’a pas le temps de s’attarder : un turquoise s’approche de lui à grands pas. Il a l’air bien moins commode que celui du réservoir. S’il veut échapper au cachot, il a intérêt à prendre les jambes à son cou ! Dans la rue, essoufflé, il se jette dans le premier renfoncement libre et relève sa capuche dans une attitude la plus passive possible. Bientôt le turquoise passe devant lui en courant sans le remarquer. Il est redevenu invisible.

Ce monde serait donc divisé en castes, reconnaissables par leurs habits. En haut les turquoises, grands prêtres au service des génies, mais aussi surveillants des ateliers et gardiens des cachots. Les blancs sont des ouvriers botaniques. Les capes de laine sont les parias, les amnésiques, les mendiants. Invisibles dans la rue. Interdits de parole. Interdits dans les ateliers. S’il veut continuer son exploration, il ferait bien de changer de tenue !

L’air faussement hagard, il poursuit son chemin. Il y a de moins en moins de blancs et de plus en plus de personnes en bleus de travail, avec des outils qui dépassent de multiples poches. Voici donc une nouvelle catégorie. Des ouvriers certainement. Tout le confirme : le vacarme qui sort des différents bâtiments, les lingots de métal et autres matériaux dans des docks d’entrée, les produits manufacturés dans ceux de sortie. Les pièces produites sont d’une extrême diversité, mais relativement simples : des pinces à linge aux couteaux, en passant par des tiges filetées et des tringles à rideau. Il n’a pas le temps de s’attarder : un homme vient de glisser dans une flaque d’huile. Il est trempé. Avec un peu de chance, il va aller se changer. Il le suit à distance dans la rue jusqu’à ce qu’il pénètre dans un hangar. A l’intérieur, des centaines de vestiaires. Au fond, des piles de combinaisons bleues et noires repassées et pliées. Ce doit être une heure creuse. Un seul employé est présent, occupé avec l’ouvrier maladroit. Banni subtilise la première tenue noire qui lui tombe sous la main. Il se cache dans une cabine. Silencieusement, il plie sa cape dans son sac et revêt la combinaison. Il ne lui manque que les outils. En sortant, il remarque un tournevis multi-têtes sur un établi et s’en empare.

Il poursuit sa route. Comme il s’y attendait, les ouvriers en bleu sont de moins en moins nombreux, remplacés progressivement par d’autres en noir. Il entre dans un nouveau secteur. Seuls les turquoises sont présents d’un bout à l’autre de la rue interminable. Il en croise même de plus en plus. Un bâtiment fait l’objet d’une surveillance plus visible. Banni se fond dans un groupe d’ouvriers et pénètre à l’intérieur. Il s’agit d’un entrepôt. D’un côté, il retrouve toutes les productions du marais, mais aussi les sacs de semences et autres marchandises apportées par les libellules mécaniques au peuple d’en bas. De l’autre, des sacs de produits manufacturés issus des différents ateliers. Il se joint à une équipe qui les transporte dans des caissons. Entraînés par une crémaillère, ces derniers entament les uns derrière les autres leur ascension vers le ciel.

Dans la salle voisine, des caissons redescendent. D’autres équipes déchargent des sacs et les empilent. Banni se rend tout de suite compte qu’il s’agit de produits bien plus sophistiqués.

Subitement les lumières s’éteignent, un éclairage de secours rouge prend le relais. Sans panique, tous les ouvriers s’empressent de regagner la rue. Les turquoises font une rapide inspection et sortent en dernier. De lourdes portes se ferment hermétiquement derrière leur passage. Banni s’est jeté entre deux piles de sacs. Il est enfermé et attend la suite, les sens aiguisés par le surplus d’adrénaline.

Il distingue un bruit sourd derrière les cloisons opposées à la rue. Alors que rien ne laissait penser qu’elles soient amovibles, elles s’escamotent dans le sol, faisant apparaître un vaste héliport. Des hommes en armures noires intégrales poussent sans effort des chariots magnétiques chargés qui glissent à quelques centimètres du sol. Ils déposent sans un bruit leur chargement sur les piles des productions du marais. Comment se coordonnent-ils sans se parler ? Mais bien sûr ! Banni sort de son sac les oreillettes de communication et les met en place. Aussitôt, il entend les conversations.

-         Dernière livraison. Je suis heureux de remonter chez nous. Ces primitifs d’en-bas me font toujours froid dans le dos.
-        Tu l’as dit. Quoi qu’ils en pensent, le système des ingénieurs n’est pas parfait. Ils auraient pu étendre les monte-charge perpétuels jusqu’au dernier niveau.
-         Silence. On n’occupe pas le canal pour papoter. Vous voulez être mis aux arrêts ?
-         Non, sergent !
-         Il reste l’effacé à déposer et on rentre.
-         On le met dans le vide-ordures, comme la dernière fois ?

Banni voit un homme en armure montrer une direction.

-         Bien sûr que non, la dernière fois, c’était exceptionnel, sur ordre express du Général.

Le dernier chariot passe à quelques mètres de sa cachette. Il transporte un homme en cape de laine. Les militaires le couchent, inconscient, près de la porte donnant accès à la rue, avant de se replier.

Dès que les cloisons se referment, Banni court dans la direction montrée par l’homme. Les dessins sur ce qui ressemble à un toboggan ne lui laissent aucun doute. Alors que les lumières se rallument et qu’il entend les ouvriers revenir, il se jette dans le fameux vide-ordure, probablement pour la seconde fois, si c’est bien lui qui a fait l’objet d’une procédure exceptionnelle.

A suivre

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