Marc Bruimaud-Avril 2015bPhoto de Serge Don Marino - © serGe 

 

Le nouvelliste de la semaine est bien plus que cela. Il est aussi réalisateur, chroniqueur, critique... Je n'en dis pas plus car il vous l'expliquera bien mien que moi... Tout comme François Merdrignac, nous nous sommes croisés pour la première fois au sommaire du recueil "J'ai fait un rêve" aux éditions du Souffle Court.

Aujourd'hui, j'ai le grand plaisir d'accueillir Marc Bruimaud.

  A la suite de l'interview, vous trouverez en avant-première un texte de Marc Bruimaud
que j'ai l'honneur de publier ici : « Le début et la fin »

 

EV : Bonjour, Marc. Tout d’abord, qui es-tu ?

MB : Je m’appelle Marc Bruimaud, je suis né à Vierzon le 17 décembre 1958 et je vis actuellement à Limoges. Je suis marié avec Nelly Defaye (qui est aussi mon « coach littéraire ») et j’ai deux filles : Lilas (20 ans) et Edda (9 ans).

EV : Depuis combien de temps écris-tu des nouvelles ? 

MB : Depuis que je sais écrire. Mais, j’ai attendu la cinquantaine bien sonnée pour les proposer à des revues ou à des éditeurs, sous la pression de ma femme qui avait peur que mon ordinateur explose. 

EV : Elle avait bien raison. Tes lecteurs sont bien plus à même d'apprécier tes écrits que ton ordinateur ;)
Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ta première nouvelle ?

MB : Je crois réellement (sans aucune forfanterie) que c’est maladif. Chez moi, le besoin d’expression écrite s’est révélé très vite, alors que je vivais mal mon enfance et, notamment, les relations avec mon père. Ce qui explique, d’ailleurs, que le fait d’éditer mes textes reste une chose secondaire.

EV : Quels sont les genres littéraires que tu abordes dans tes écrits ? 

MB2MB1MB : Il faut savoir qu’à la base, je suis critique de cinéma et d’arts visuels. Depuis plus de vingt ans, j’ai écrit des dizaines d’articles pour une multitude de revues et de magazines spécialisés, ainsi que dans des ouvrages collectifs, comme récemment le Dictionnaire de la méchanceté chez Max Milo ou le collectif Distorsion (voir mon « Interview Carrière » sur www.revues-de-cinema.net). En ce qui concerne la fiction, beaucoup de mes textes sont qualifiés de « noirs » (par exemple la novella Makolet, récemment publiée par Jacques Flament Éditions), d’autres relèvent de la science-fiction (Indianaland, dans l’anthologie « Rencontres extrêmes » des Éditions Souffle Court) ou de la « romance » (les récits sentimentaux m’ont toujours attiré). J’ai également publié (avec le dessinateur Alexis Horellou) un album pour les petits, Toujours malade !, aux Éditions Vanille Goudron… Une grande variété, donc.

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EV : Je suis impressionné par une telle diversité !
Comment te vient habituellement l’inspiration ?

MB : Tout dépend du sens qu’on donne au mot « inspiration ». S’il s’agit de quelque chose qui te tombe dessus et fait de toi un « inspiré », on peut penser que l’inspiration n’existe pas. En revanche, si ce terme désigne l’ensemble des « enclencheurs » de l’écriture, j’ai quelques réponses à ta question : en premier lieu, la perception extrêmement négative que je nourris de mon enfance souffreteuse. On en trouve la trace, plus ou moins fictivée, dans à peu près tous mes textes dont ceux (les plus rudes) publiés dans des revues radicales comme « Le Cafard hérétique » de Mike Kasprzak ou « Métèque » de Jean-François Dalle. Ensuite, les faits divers et les tabloïds dont je suis très friand, parce qu’ils me semblent refléter de manière souvent tragique la condition humaine « ici et maintenant », dans la société contemporaine qui nous oppresse tant. Ils sont pour moi une source précieuse d’amorces imaginaires que je peux développer à ma guise. Enfin, je ne devrais peut-être pas l’avouer car c’est un peu ridicule : mes rêves. Il m’arrive assez fréquemment de me réveiller en grande fébrilité après un rêve complexe faisant intervenir de nombreux personnages inventés que je regrette de quitter le jour venant. Quand ce sentiment est trop prégnant, j’en fais une fiction.

EV : As-tu une anecdote à raconter à nos lecteurs sur ta vie d’auteur ?

MB : Le pire qui puisse t’arriver (Hemingway le raconte dans son admirable nouvelle L’étrange contrée), c’est la perte d’un texte. Un peu avant ma majorité (aux alentours de 16-17 ans), j’ai écrit une très longue histoire, extrêmement douloureuse, intitulée L’Homme de paille où, rétrospectivement, je m’aperçois que j’avais déjà couché sur le papier l’ensemble des obsessions qui me préoccuperaient ma vie durant. J’ai trimballé ce manuscrit de déménagement en déménagement jusqu’à la fin des années 90 et puis, subitement, il a disparu de mes affaires, sans que je sache comment, ni où, ni quand. Je le recherche désespérément pour le retravailler, mais je crois qu’il est définitivement perdu.

EV : Si j'étais dans une fiction, j'aimerais espérer qu'un de nos lecteurs mette la main dessus par le plus grand des hasards... et te la renvoie !
Quel(s) conseil(s) donnerais-tu à celui qui voudrait écrire des nouvelles ?

MB : Le conseil que donnaient à la fois Hemingway et Bukowski : n’écris que sur ce que tu connais, avec les mots les plus simples, sans afféterie. Avant tout, sois sincère et tâche que ton travail soit lisible par un maximum de gens.

EV : Je ne suis pas certain que de nos jours, le terme "afféterie" puisse être considéré comme une mot simple... Merci de nous relayer ce conseil judicieux :)
Quel(s) conseil(s) donnerais-tu à un lecteur de nouvelle ?

MB : Sois toujours curieux et laisse tes préjugés au vestiaire.

EV : Qu’aimerais-tu ajouter ?

MB : La situation de l’édition des nouvelles et de la poésie en France est absolument dramatique. Il faut que les éditeurs indépendants (ceux qui se diffusent eux-mêmes) ne se découragent pas et continuent à en publier, même si les tirages et les ventes sont souvent pitoyables. Beaucoup ne songent qu’à une chose : abandonner. On peut les comprendre, bien entendu, mais c’est la seule manière de lutter contre la pensée unique des grandes multinationales.

EV : Merci pour ce plaidoyer auquel nous sommes nombreux à souscrire.
Peux-tu nous en dire plus sur tes publications ?

MB : Le mieux est d’aller sur ma fiche Wikipédia qui contient la liste des principales publications, sans entrer dans le détail. Pour mes films (car j’ai également réalisé un certain nombre de vidéos expérimentales), consulter www.imdb.com. Sinon, le petit dernier s’appelle Makolet, il fait 50 pages et coûte 4,50 euros. On peut le commander en librairie ou directement (ce qui est plus rapide) sur le site www.jacquesflamenteditions.com. 

EV : Peut-on trouver certains de tes textes sur le web ? 

MB : En critique, oui, sur les sites des « Inrockuptibles », de « Mad Movies » ou de « La Voix du regard ». En fiction, quasiment pas, à part un texte - Esprits libres - mis en ligne par Ecorce Editions (Cyril Herry) dans l’anthologie « Polychromes : Logos ». 

EV : Où peut-on te retrouver ? 

MB : Mon mail est : bruimaud@gmx.fr. Les lecteurs de mes textes y sont toujours bienvenus. Sinon, j’ai un compte Facebook dont je me sers quotidiennement et sur lequel on peut facilement me joindre.

EV : Un grand merci, Marc, d'avoir pris le temps de venir nous voir. Et merci à ta femme d'avoir permis que nous puissions découvrir tes écrits :)
 


 

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En avant-première, Marc Bruimaud nous dévoile le texte d’ouverture d'un recueil à paraître en 2017
dans la catégorie "Science-Fiction". On y trouvera neuf textes se déroulant dans des "paradis professionnels".
Ce cycle est directement inspiré de celui de Barry Malzberg intitulé "Writer's Heaven" (inédit en France).

 

LE DÉBUT ET LA FIN

Marc Bruimaud

  Barry Malzberg

Sitôt entré au Paradis des Écrivains par la porte principale, j’ai su que la vie continuait. On discernait, à travers les nébulosités de circonstance, la découpe des pavillons crémeux avec leurs jardinets, le pastel des avenues et la déclinaison bigarrée des lumières clignotantes.

Le fonctionnaire de service m’a interpellé :

- Nom ? Prénom ?

- Misty, Guy Misty.

Il a compulsé un listing informatique, grommelé des paroles lancinantes.

- Misty, hum Misty... Deux ou trois récits obscurs, un roman au pilon, une flopée d’articles oubliés… Ouais, de la petite bière.

Il a redressé la tête.

- Catégorie C, zone 3. Voici la clé. 53ème rue à droite, 9ème porche, escalier E. Vous irez à pied, ça oxygène.

Je me suis résolu à marcher nonchalamment, sans états d’âme ni angoisse, presque désabusé. Au bout de cinq minutes, j’ai avisé un bistrot propre et bien éclairé, je me suis installé au comptoir.

- Vous êtes le barman du texte d’Hemingway ?

Le type qui essuyait les verres à cocktails m’a dévisagé, visiblement ébahi.

- Comment vous avez deviné ? Alors là, c’est bien la première fois.

- Je sais pas. L’ambiance.

- Vous devez rudement connaître l’œuvre de mon géniteur.

- Plutôt. Mais, attendez que je comprenne : ici, on trouve les écrivains morts ET leurs personnages ?

- Exact. D’ailleurs, regardez là-bas.

J’ai sans peine identifié Nick Adams et Brett Ashley qui discutaient en buvant un cocktail jaune orangé. Derrière eux, Jonathan Herovit.

- Et Flaubert, Jarry, Queneau, Perec ?

- Connais pas. Des français ? Bah, y’a pas de raison.

Je me suis senti perdu. Des visages hypothétiques surgis du néant valsaient devant la glace. Je me figurais croisant Bouvard et Pécuchet, le docteur Faustroll, Zazie, Gaspard Winckler. J’ai repris un verre de cachaça.

- Vous arrivez juste, vous êtes pas allé à votre appartement ?

- Non, ça fait une sacrée trotte.

- Ah, vous êtes un sans-grade.

- Oui. C’est même surprenant qu’on m’ait accepté, je crois pas que je le mérite.

- Ils font pas dans la dentelle. Du moment que vous avez publié…

- Je vois.

- Quand vous serez chez vous, regardez sur le bureau, ils y auront déposé la liste de vos créatures. Enfin, celles que vous avez éliminées et qui vous attendent.

J’étais saisi d’une panique imbécile. Rasant les murs, je filais vers la 53ème, de peur qu’au détour d’un bloc ne surgisse quelque chimère revendicatrice ou pleurnicharde. Heureusement, je n'avais pas trop écrit. Au fond d’une cour crayeuse sous les toits se nichait le logement, face à la berge de la rivière locale. Le concierge, qui somnolait sur un transat défraîchi, m’a apostrophé :

- Nom ? Prénom ?

- Misty, Guy Misty.

Il a gratté un long moment dans le fatras des fiches mécanographiques pour finalement murmurer :

- Misty, hum Misty… Ils se sont pas donné la peine de me prévenir, vous devez pas être un cador.

- Non.

Il a recommencé à fourrager.

- Ah, mais oui, Misty… Une femme arrête pas de vous réclamer depuis plus d’un an. Le genre triste et snob, un pet vulgaire, juste ce qu’il faut. Je lui ai dit cent fois que vous étiez pas encore arrivé.

- Et alors ?

- Elle vous transmet le message suivant (il a lu en ânonnant) : « Misty, dès que tu seras là, retrouve-moi au Bar des Suicidés, un matin avant 11 heures ». À votre place, je m’exécuterais.

Il a ricané.

- Des lots de cette espèce, faut pas les laisser refroidir.

- Je peux monter ?

- Désolé, pas légal sans le bordereau d’admission, je téléphonerai demain. Prenez un hôtel, ça dépanne.

Je me suis remis à marcher fébrilement, l’âme envahie par les questions, presque désespéré. Au bout de cinq minutes, j’ai avisé un bistrot sale et mal éclairé, je me suis installé au comptoir.

- Vous êtes le barman du roman de Chinaski ?

Le type qui décapsulait les canettes de Miller Lite m’a dévisagé, visiblement agacé.

- Pourquoi, j’en ai la dégaine ?

Souhaitait-il que je réponde ? Je me suis contenté de commander un demi et d’observer mon reflet dans le long miroir piqueté. Je paraissais au pire de ma forme – c’est dire si je m’intégrais au décor.

- Pas brillant, hein ? a lancé le colosse soudain radouci. Vous frappez pas, on est tous nases au début. Après, on s’acclimate.

- Merci… Dites, je sais pas où coucher, une embrouille administrative. Les papiers sont pas en règle.

- Derrière la cambuse, y’a un débarras où on stocke les conserves. On pourra picoler à la santé du vieux Hank.

 

Le Bar des Suicidés était situé à la périphérie de la zone résidentielle, au cœur d’un no man’s land crépusculaire, comme si les Autorités Célestes avaient jugé opportun d’y reléguer ceux qui s’étaient octroyé le droit de choisir l’instant du transfert. Un vieux groom en livrée bleu marine surveillait les entrées.

- Bonjour, Monsieur, a-t-il dit d’un ton respectueux mais ferme. Je constate que vous êtes nouveau. Veuillez me montrer vos stigmates.

- Pardon ?

- Les traces de votre acte transmutateur, je dois contrôler.

- Ma mort a été naturelle, j'en ai peur.

- Dans ce cas, peut-être figurez-vous sur la liste des invités ?

- Voilà, on m’attend. Je m’appelle Guy Misty.

Il a sorti de sa poche intérieure gauche un calepin relié pleine peau et s’est absorbé dans la lecture d’un index alphabétique. Une voix familière l’a interrompu.

- Laissez, il est avec moi.

Le chasseur a sursauté et s’est dirigé vers la silhouette.

- Madame Marianne, est-ce possible ? Le grand jour serait-il arrivé !

Marianne est sortie sous la pergola, elle portait un carré Hermès pour dissimuler la cicatrice.

- Viens, j’ai réservé une table au premier.

Nous avons traversé la piste de karaoké liturgique et rejoint l’escalator, enveloppés dans des effluves de Guerlain. Je ne me souvenais pas du parfum.

- Samsara, a-t-elle précisé. Tu es loin de tout maîtriser.

Une fois assis, nous avons commandé deux verres de Chablis. Marianne s’est lovée au creux d’un fauteuil en cuir rouge.

- Enfin, le moment de vérité.

- Je saisis mal. Sincèrement.

- Précise ta pensée.

- Je veux dire : tu étais une femme… réelle, pas un personnage de fiction !

Elle est partie d’un rire convulsif.

- Je le croyais jusqu’au soir où je me suis tranché la gorge.

- Explique-moi.

- Explique-moi ! Tu m’as mise à toutes les sauces dans tes foutues nouvelles… Ils ont jugé que mon existence littéraire était plus signifiante que ma vie terrestre.

- C’est un cauchemar.

- Pendant vingt ans, tu as déliré à partir des misérables semaines où nous nous sommes connus. Tu as remodelé notre relation au gré de tes fantasmes. Évidemment, c’est la routine pour un écrivain. N'empêche, le résultat est en face de toi (elle reprenait son souffle), je suis coincée ici. Et y’a pire : je t’ai jamais aimé, tu t’es totalement fourvoyé.

- Qu’est-ce qu’on va devenir ?

Elle a souri.

- Voyons, Misty, cette phrase est dépourvue de sens. Tu veux que je te la traduise en Langage- Paradis ?

J’ai pris sa main et écouté la voix – une petite éternité.

 


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